Poème lu à Gusen

GUSEN

Encore un peu de nuit qui reste au bord des cils
encore un épi d’ombre aux gerbes mélangées
encore un dieu mourant qui reconnaît sa ville
et cherche à retrouver ses parents trop âgés.

Encore une eau dormante aux vagues mélangées
encore un vieux sillon qui se plaint de sa graine
encore un vent courant dans les feux de la plaine
et qui n’écoute plus le cri de son berger

Encore un grand poème pâle comme la mort
dont la lumière exprime aux pieds de notre temps
un poème sans fin et que sa fin dévore
car il n’a pas voulu notre plaie pour notre âme.

Encore un vert rameau où la paix se balance
et dont le fruit stérile a passé dans nos mains
encore un jour perdu pour chacun des silences
où nous avons touché un grand royaume éteint.

Encore un amour fou qui relève la tête
comme un cerf argenté par les froids du matin
où le chasseur est mort dans sa tenue de fête
encore un peu de brume hurlant autour d’un chien

Encore un peu de cendre où nos pas épuisés
ont reconnu les ruines à leurs herbes sévères
encore un peu de cendre au fond d’une prière
où je me trouve errant mais déjà pardonné.

JEAN CAYROL
Gusen

Suite de la visite – Hugo

Pour bien comprendre comment nous avons vécu cette visite, il faut bien imaginer la pluie battante qui trempait l’imperméable de Robert jusqu’à l’intérieur, le vent qui souffle, et qui fait le même bruit qu’une musique funèbre. Un bruit terrifiant. Il ne doit pas faire beaucoup plus chaud que 12 ou 13 degrés.

Nous entrons dans une baraque. Guillaume nous parle des déportés qui dans le camp, ont craqué, et sont allés contre les barbelés. « Pas pour s’évader, où plutôt si; pour la dernière évasion. Les barbelés sont électrifiés. » Il nous parle de la quarantaine, de l »épuration, c’est-à-dire de l’enlèvement des poux, ce qui se résume à une phrase: « eine laus, dein tod ». « Un pou, ta mort. » Il termine en nous expliquant que le plus dur, pour les déportés, c’est le fait de se dire que chaque journée sera le « recommencement de la journée précédente, de la journée précédente, de la journée précédente… Il n’y aura pas de nouveaux matins, il n’y aura pas de matin différent ». C’est çà, le plus dur à imaginer, pour nous; « plus que l’horreur, c’est la permanence de l’horreur ». Il parle, nous buvons ses paroles.

Pauline et Gaëtan partent interviewer Robert et Guy, mais je crois que je ne m’en étais pas rendu compte. J’étais trop bouleversé. J’ai vu plus d’horreur en deux jours que pendant quatorze ans. Et ça continue.

Nous visitons le bunker. Seuls les plus chanceux et les plus résistants peuvent survivre à cet endroit. Nous voyons aussi la table de dissection, sur laquelle des nazis ont fait des expériences sur les humains. Cet endroit fait froid dans le dos.

Nous continuons par la chambre à gaz, la dernière du régime nazi à avoir fonctionné, jusqu’à fin avril 1945, moins d’une semaine avant la libération du camp par les américains. Il y a des tuyaux, pour réchauffer la pièce. En effet, le zyklon B agit mieux à une certaine température, et tue plus rapidement. Les déportés qui mouraient souffraient tellement qu’ils s’accrochaient le plus fort possible à ces tuyaux, en espérant que la douleur s’arrête. Ils serraient tellement fort que les tuyaux en sont tordus.
Nous continuons la visite par le four crématoire. Mouvement d’indignation général lorsque Guillaume nous dit que le fabricant de ce four crématoire, qui savait pertinemment à quoi servirait ce four, s’est recyclé à la fin de la guerre et vend de l’électroménager. Et toujours ce vent qui souffle dans les tuyaux. On dirait un orgue.

Nous partons ensuite pour la salle des drapeaux, avec un drapeau par nationalité de déporté mort ici. Il y a bien sur le drapeau français, le drapeau allemand, le drapeau italien. Mais aussi le drapeau d’ex-tchéquoslovaquie, d’ex-URSS, d’Israël…La salle des drapeaux était la buanderie du camp. Alors que nous nous recueillons, en quelque sorte, un groupe de touristes arrive, bruyant, désagréable au possible, et terriblement irrespectueux. Guillaume va les voir et leur explique que leur attitude n’est pas de celles que l’on a dans un camp. Ils partent en protestant, et Guillaume peut reprendre ses explications. Et la pluie qui tombe encore.

Nous sommes rejoints quelques minutes après par Pauline, Gaëtan, Guy et Robert. Pauline vous a déjà raconté la suite. La pluie s’arrête enfin, nous déposons une gerbe, respectons une minute de silence et descendons les « escaliers de la mort. »

Hugo

3eme jour : Visite du Kommando de Gusen et du camp de concentration de Mauthausen

Samedi 22 août 2009

Journée difficile par l’ampleur des atrocités commises par les nazis. On commence avec le Kommando de Gusen, presque entièrement rasé, où des habitations sont aujourd’hui à l’endroit de la mort de tant d’individus. Certains ont même poussé l’ironie et le mauvais goût à posséder un barbecue derrière le mur mitoyen au four crématoire… L’entrée du camp est une villa surveillée par des caméras de surveillance, appartenant il y a des années de cela selon les infos de Guillaume, au descendant d’un nazi. L’habitant sait tout ça, tout comme ceux qui ouvrent leurs volets sur le four. Et pourtant…On comprend bien le problème de la mémoire dans cette région
Guy et Robert prennent la parole un et à un, et l’image qui restera gravée dans les têtes est bien celle de Guy tapotant la joue de Robert en larmes. Ce geste vaut mieux que toutes nos mains sur ses épaules car lui, il comprend. Nous, on sait mais finalement, on ne parviendra jamais à décrire l’immensité de l’horreur où ils ont été plongés.

Route vers Mauthausen : les murailles entourées de miradors glacent le sang. Silence dans le bus. Il y a une pluie battante. Le lieu nous parait géographiquement insupportable alors que nous avons des parapluies et des pulls, pas un pyjama rayé. Nous prenons le chemin des déportés, dépassant à chaque mètre un monument à la mémoire des victimes de ce camp. Nous pénétrons dans l’enceinte avec l’étrange impression de participer à cette page de l’histoire à notre manière. Nous en ressortirons quelques heures plus tard, pas par le même chemin que les déportés…

Visite des douches et des baraques. Je ne vais pas plus loin car je fais une interview avec Guy, Robert et Gaëtan. Moment privilégié avec eux où je comprends l’importance de la nourriture dans la vie d’un déporté. Je revois Guy et Robert entonner ensemble une chanson de partisans; celle qu’ils ont chanté aux nazis pour se donner du courage lorsqu’ils travaillaient. C’est émouvant. La discussion s’allonge : la solidarité entre les détenus n’est pas immédiate, pas assurée, c’est ce que je retiens d’une confrontation entre les vies de ces deux témoins. La vie ne tient qu’à un fil : la chance. Descente ensuite dans la carrière, en repensant à ce que j’avais vu en 2006 : chambre à gaz, morgue, ongles enfoncés par la douleur dans les murs…
Discussion avec Nicole, femme de déporté. Comment gérer les cauchemars, les larmes, les regrets, la culpabilité du survivant ? En écoutant, en encourageant, inlassablement, en donnant à celui qui pensait n’être qu’un « Stuck » une humanité, une importance, de l’amour. Être avec lui, toujours, le protéger, être à la fois mère et épouse…
Nous sommes en face du « Mur des Parachutistes ». Nous si petits face à l’immensité de la carrière où tant d’âmes ont péri. Quelques pas sont de mises dans une certaine solitude intérieure.

_Aujourd’hui, nous avons touché du doigt l’horreur d’un camp. L’horreur réelle, physique, malsaine, l’odeur de la mort, l’impression de visiter un cimetière anonyme, à taille inhumaine où l’être humain n’existe plus. Pourtant nous sommes bien là, le cœur battant, marchant dans ce chemin poussiéreux.

Il suffit d’un peu de concentration pour voir déambuler ces fantômes rayés derrière nous.

Pauline

Photo : Robert et Guy à Gusen, 22.08.09
De gauche à droite : Justine, Hugo, Nicole, Robert, Pauline, Guy, Alice