Le Struthof

Je dois évoquer, avant de parler de la visite que nous avons faite du Struthof, l’état d’esprit que nous avions. Le dimanche matin, nous savions que nous visiterions le camp. Mais depuis mercredi, on n’était pas entré dans un lieu de mémoire. Alors on avait oublié le premier but de ce voyage. Le samedi soir, après une visite de Strasbourg (une belle ville,d’ailleurs). Je dois avouer, cette fois, que c’est nous qui avions tort. Après trois jours de relâche, on avait l’impression d’être seuls au monde. Résultat, au restaurant, Guillaume a été obligé de se lever 13 fois (ça porte malheur) pour nous dire de faire moins de bruit et de penser aux autres.

Après le repas, on rentre donc à l’hôtel, avec une amie de Marie Almeras, rencontrée par presque hasard dans les rues de Strasbourg. Et Guillaume nous dit que si jamais on va au Struthof demain dans cet état d’esprit, on va passer complètement à côté du message que l’on devrait recevoir. Bien sûr, nos jeunes esprits innocents cherchaient à prouver que Guillaume avait tort, mais on savait tous, quelque part, que c’était nous qui étions dans l’erreur.

Le lendemain, dans le bus. On repense à ce que nous a dit Guillaume hier en écoutant ce qu’il dit par rapport à la Ligne Maginot, que l’on aperçoit au loin. Personnellement, j’ai déjà visité le Struthof avec ma classe, il y a deux ans. Mais ni avec un ancien déporté, ni avec les explications de Guillaume. On devient anxieux à mesure que l’on se rapproche du camp.

On arrive enfin, les procédures pour rentrer, etc… Tout est comme dans mon souvenir: une grande porte, pour faire entrer les déportés Deux rangées de barbelés encadrent cet espace désolé. Au bout de quelques pas, sur notre gauche, une potence. Ce que l’on remarque aussi, c’est que le lieu est vraiment magnifique, sur une montagne, une forêt tout autour, mais il fait très chaud. N’oublions pas, en effet, que le climat alsacien est le même que le climat allemand, c’est-à-dire très froid en hiver, mais aussi très chaud en été: entre 30 degrés et -20.

A ce propos, je voudrais citer les paroles que Marcelle Fontès, ancienne déportée de Ravensbrück, a dit un jour à Guillaume concernant la température dans les camps. Elle lui a dit : « on savait qu’il faisait froid quand on avait plus froid que faim ». Pour un déporté, c’est ça, -20 degrés. Plus froid que faim.

Aujourd’hui, il ne doit pas faire loin de 30 degrés. Guillaume nous raconte qu’une fois, il est venu à ce camp, et qu’un groupe de touristes américains jouaient à se faire photographier en se mettant la corde de la potence aucou. Un jeune lauréat était allé leur expliquer que leur comportement était inadmissible.

Alors on avance, et on arrive devant une descente à 10% à peu près. On la descend lentement, en imaginant que l’on porte une brouette remplie de pierres lourdes, avec les cris hystériques des SS : « Schnell! schnell! », le bruit infernal de la machine humaine, la faim… Mais comment imaginer l’inimaginable?

Nous sommes en haut de la côte, et Guillaume nous explique que ce camp fut le plus meurtrier du régime nazi, proportionnellement au nombre de déportés qui sont passés ici: environ 50 000 déportés, de près de 30 nationalités différentes, et un total de décès concentrationnaires qui est approximativement à 22 000. Que peut-on imaginer par de tels chiffres? Mais lorsque l’on a la parole d’un déporté, on comprend qu’il s’agit d’un seul crime, perpétué par les nazis des milliers de fois. Un vent frais caresse nos visages.

Mais pourquoi un tel taux de mortalité, dans ce camp? Parce que ce camp est le plus proche de Paris, la ville des plaisirs, et que donc, le voyage pour y aller et en revenir étant moins long que depuis les autres Lagers. Les SS ne voulaient donc pas être affectés à d’autres camps, et de ce fait devenaient particulièrement sadiques. Ainsi, un de leurs « jeux » constituait à prendre le « béret » d’un déporté et de l’envoyer prs des barbelés. Soit le déporté n’allait pas le chercher et était tué pour refus d’obéissance, soit il y allait et se faisait fusiller de loin par un SS dans les miradors pour « tentative de fuite ». Au loin, un oiseau chante.

Notre excitation de la veille s’est complètement atténuée.

Nous allons dans une baraque, qui constitue un Musée sur le camp, avec des châlits d’origines, et des maquettes du camp. Guillaume nous raconte des choses qui sont arrivées dans ce camp, que je ne pourrai pas raconter ici, d’une part parce que ce serait trop horrible et d’autre part parce que je ne m’en souviens plus.

Nous descendons encore sur cette petite pente et voyons des blocs de pierre; il y en a 18, un pour chaque grand camp du système nazi: nous trouvons rapidement celui de Flossenbourg, de Dachau, de Treblinka, de… Nous arrivons dans une salle avec un grand four crématoire, qui servait, en plus de brûler les cadavres, à chauffer un grand réservoir d’eau, pour chauffer les maisons des SS. A côté de ce four crématoire se trouve la table de dissection, et, à côté, le Bunker.

Nous entrons dans le bunker et Guillaume nous raconte la haine et l’Horreur. Un enfant court en riant dans le Bunker; Raphaël va le voir, et lui dit de se calmer, en lui rappelant où il est. Nous écoutons le récit de Robert, puis Guillaume nous explique que nous sommes témoins d’une haine qui sommeille au fond de l’Homme, par nature, et que tant que nous nous souviendrons de ceci, nous devrons perpétuer la Mémoire.

En sortant du Bunker, je ne sais plus si c’est Marguerite ou Flora qui m’a dit que, avant, elle ressentait de l’horreur, et que maintenant, elle a peur. Peur à cause de la charge qu’elle a maintenant sur les épaules,de ne pas être à la hauteur de ce qu’on lui a confié, de ne pas être digne de confiance. Je lui ai répondu qu’elle n’était pas seule, et que tant que des voyages comme celui-ci existeront, que des témoins parleront et que nous serons là pour parler, nous nous aiderons dans cette quête pour la paix.

Je parle peut-être un peu pompeusement, pensez-vous, mais si vous avez fait le voyage, alors vous comprendrez que c’est la seule manière de dire ce que j’avais à dire.

Danielle Casanova

ous ne voyez « La Marseillaise » que comme une chanson parmi tant d’autres que l’on chante dans les stades? Lisez cet article.

Vous n’aimez pas cet hymne car vous le trouvez haineux et dépassé? Lisez ce qui suit.

Cet article raconte une histoire authentique. Une histoire de haine et de courage. De barbarie et d’espoir. Guillaume nous l’a racontée, notamment à Flossenbourg. C’est l’histoire d’une femme incroyable: Danielle Casanova. Elle est corse, et s’appelle en réalité Vincentella Perini. Lors de l’Occupation, elle résiste sous le nom de Danielle Casanova. Elle est communiste, féministe. Elle crée un journal clandestin, « la voix des femmes ». Elle est arrêtée par la Gestapo le 15 février 1942, suite à une dénonciation. Elle est déportée à Auschwitz-Birkenau le 24 janvier 1943, presque un an après leur arrestation. 230 femmes âgées de 17 à 79 ans.

Après trois jours de train, le convoi arrive à Auschwitz. Connue pour ses actes de Résistance, elle est surveillée de près. Elle est derrière une jeune fille de son réseau et lui dit: »chante, Fifi, chante ». Pour lui redonner espoir.

Alors Fifi se met à chanter. Non pas « L’Internationale », ou « Le Chant des Partisans ». Elle chante « La Marseillaise ». Avec détermination. Alors, de tout le convoi, les voix des femmes s’élèvent. Elles chantent aussi. Pour l’espoir que cela leur donne. Et puis, tous les déportés entendent ce chant. Et les français, un à un, se mettent à chanter « La Marseillaise ». Et, de tout le camp d’Auschwitz, s’élèvent des voix. Les voix des français qui chantent ce chant d’espoir.Cette scène restera gravé dans les mémoires de ceux qui survivront.

Danielle Casanova a été le matricule 31 655. Elle est morte le soir du 9 mai 1943, du typhus. Mais elle restera dans l’histoire. Dans l’histoire d’Auschwitz. Dans l’histoire de la Déportation. Mais surtout, dans l’Histoire de France. Voilà pourquoi nous devons nous souvenir de Danielle Casanova. Et de tous ces déportés, qui ont survécu ou bien qui sont morts. Et les remercier.

Voici un extrait de la dernière lettre écrite par Danielle Casanova:  » La victoire est en marche.
Nous sommes fières d’être Françaises et communistes. Nous ne baisserons jamais la tête. Nous ne vivons que pour la lutte. Les temps que nous vivons sont grandioses.Je vous dis AU REVOIR, j’embrasse tous ceux que j’aime. N’ayez jamais le cœur serré en pensant à moi. Je suis heureuse de cette joie que donne la haute conscience de n’avoir jamais failli et de sentir dans mes veines un sang impétueux et jeune. »
Elle écrit cette lette le 10 janvier 1943, soit deux semaines avant d’être déportée à Auschwitz.

Si vous lisez cet article, pensez bien à Danielle Casanova. Au sacrifice qu’elle a fait. Et vous comprendrez pourquoi l’oubli n’est pas acceptable.

Vous comprendrez aussi que « La Marseillaise » n’est pas un simple chant.

Je tiens à remercier Guillaume pour nous avoir raconté cette histoire. Et avant tout,merci à Danielle Casanova, sans qui les femmes, et les hommes, d’ailleurs, n’auraient certainement pas les droits qu’ils ont aujourd’hui. Merci à sa mémoire, à son souvenir.

Hugo

(Untitled)

9 août 2010

Aujourd’hui, nous visitons Flossenbourg. A l’entrée, un mouvement de dégoût général: à l’emplacement où il y avait les baraques des déportés, il y a des maisons, et des gens qui habitent. Pire, au moment où nous allons entrer, un habitant d’une de ces maisons arrive en voiture avec la musique « chanter dans les stades » à plein volume. Il passe dans la place d’appel du camp comme ça. Ca ne doit pas l’empêcher de dormir de vivre là où des milliers de gens sont morts. Guillaume nous raisonne: » qui est le plus à blâmer? Ceux qui vivent ici alors que ça doit être beaucoup moins cher qu’ailleurs où ceux qui vendent des maisons ici ? » C’est vrai. Mais on n’arrive pas à voir la chose comme ça.

Puis nous continuons en prenant à droite. Des fouilles archéologiques sont en cours. Nous arrivons dans le bunker. La prison dans le camp. Robert nous parle des « marches de la mort ». Il nous raconte que son chef de Résistance, Jacques Borens, a été déporté à Flossenbourg. Il a été emmené dans une « marche de la mort « et a été abattu d’une balle dans la tête au bord de la route. Il termine par le moment qui, de mes deux voyages, a été le plus émouvant, je pense; il nous dit, en parlant de son chef: « et je ne sais pas où il est ! ». En fondant en larmes Nous l’avons tous suivi. Sauf Guillaume. Il nous achève en nous racontant l’histoire de Danielle Casanova à Auschwitz. Je noterai cette histoire bientôt. Nous sommes tous en larmes. Nous sortons lire les poèmes et déposer la gerbe sous la plaque en l’honneur de françaises résistantes au sein même du camp. Un panneau publicitaire nous regarde, sur la place d’appel.

La lecture des poèmes a été un moment très difficile. Nous sommes tous effondré. Je suis à côté de Marie Almeras. Je me rends compte qu’elle est en larmes, complèment effondrée. Moi aussi, je me rends compte que je serais incapable de lire un poème. Comment ont-ils fait, ceux qui ont lu ? Après, Robert, Marie, Mandy, Barbara et moi déposons la gerbe. Seul Robert ne pleure pas. Marie se rapproche de moi. J’essaie de la prendre dans mes bras pour la consoler. Tout le monde essaie. Mais tout le monde est trop bouleversé. On se réconforte les uns les autres. Effort futile au possible. Robert s’est isolé. Je m’approche de lui et vois qu’il ne pleure pas. Je ne comprends pas comment il fait, surtout lui qui a vécu ces horreurs. Au loin, sur la colline, dans le jardin de quelqu’un, flottent un drapeau allemand. A un endroit symbolique.

Après ce moment riche en émotion, nous continuons la visite par le four crématoire et la table d’expérimentation. Savez-vous que, pendant la guerre, le seul anti-douleur était l’aspirine? Mais l’aspirine a un défaut: elle fluidifie le sang de celui qui la prend. Sur le front, les soldats qui prenaient de l’aspirine mourraient d’hémorragies à cause de cet effet secondaire. En effet, le moindre coup reçu les faisait saigner à mort. Le commandement voulait donc un autre médicament pour arrêter la douleur. Ils ont donc appelé des chimistes français (qui, faut-il le préciser? n’ont pas eu trop de mal à se recycler à la fin de la guere, bien au contraire) qui ont testé sur des déportés les médicaments qu’ils mettaient au point. Au prix de nombreuses vis humaines. Ce médicament est aujourd’hui utilisé par tous: il s’agit du paracétamol, le doliprane, en fait. Le doliprane a coûté des vies humaines pour sa création. Et des gens vivent à l’endroit où ces horreurs ont eu lieu.

Comment définir la sensation que l’on a dans un camp? Pour moi, c’est comme si j’avais quelque chose dans le ventre qui m’empêche de parler et de respirer. Souvenir de tous ces morts qui ont été victimes de barbarie. J’ai beau essayer, je ne comprends pas comment on peut supporter ça. Guillaume nous dit qu’on ne repart que dans une demi-heure et qu’on peut rester dans le camp pendant ce temps. Tant mieux. J’ai besoin de réfléchir. Je dois rester un peu. Je vais revoir la gerbe qu’on a posée. Je m’y arrête et pleure un bon moment. Les autres écoutent Guillaume. Moi, je n’aurais pas supporté, je pense. Je rejoins finalement le groupe et vois le panneau publicitaire qui bouge beaucoup. C’est Marie-Christine qui essaie de le casser. Elle est vraiment incroyable. J’en rirais presque. Je dis bien presque.

Dans le bus,j’écoute « alejandro » de Lady Gaga sur le portable de Marion. Les autres s’inquiètent parce que je ne parle pas. Ca me change de d’habitude. Mais ils ne se rendent pas compte qu’eux non plus ne parlent pas. La réunion de ce soir va être utile. Mais d’abord,nous lançons un dernier regard sur ces maisons, bâties là où on a détruit. Détruit des vies.

Hugo