Dachau

Plutôt que de suivre pas à pas notre voyage, je vais commencer par les lieux de mémoire que nous avons visités:après une matinée à Munich (que je vous raconterai plus tard), nous voilà donc au restaurant dans une ville près de Dachau. Ceux qui ne sont jamais entrés dans un camp sont angoissés. Je me souviens, il y a un an, comment j’étais: je parlais beaucoup (ce qui ne me changeait pas beaucoup de d’habitude, remarquez) pour passer mon appréhension. Ceux qui étaient déjà entrés dans un camp se taisaient ou essayaient de nous rassurer. Aujourd’hui, c’est l’inverse: je me tais et j’écoute les peurs des autres : »j’ai peur de ce que je vais ressentir », ou « je sais pas si je vais pleurer; j’ai peur de ne pas pleurer ». Trop anxieux pour manger convenablement…
Nous voilà devant la grande porte de Dachau. Robert nous raconte son arrivée au camp de Buchenwald, même en sachant que ce sera très dur pour lui. Nous sommes devant l’entrée du camp et devant la grille de fer. Relique de l’horreur nazie et de son sadisme, la célèbre phrase « arbeit macht frei » (« le travail rend libre », approximativement), sculptée dans le portail en fer. Ce pur trait de haine et de cynisme nazi semble nous narguer.
Nous entrons finalement dans le camp. La place d’appel est immense. J’avais déjà vu celle de Mauthausen, mais elle était beaucoup plus petite. Sur la droite, nous voyons un monument aux morts. Nous apprenons que Marius Audouy, conseiller général de Revel pendant la guerre, a été un résistant, et qu’il est mort à Dachau. En son hommage, ce seront Marie-Christine, Claude et Robert qui déposeront la gerbe. On s’approche du monument aux morts, une sculpture de métal entrelacé sur lui-même, représentant des corps humains. La gerbe est prête.
Nous observons le dépôt de gerbe et la minute de silence. Après ce temps très fort, nous lisons les poèmes; ayant déjà participé au voyage, Barbara et moi lisons les premiers. Lors de la lecture, ma voix et celle de tous les gens présents avec nous se brisent. Je continue la lecture, en hommage à tous les déportés morts à Dachau. Nous sommes écrasés par l’ampleur du camp et les horreurs qui ont eu lieu ici.
Nous continuons par la visite d’une baraque. Encore une fois, Guillaume explique. Robert nous raconte sa libération. « On était guidés par les SS, et, une nuit, nous avons couché dans un champ. Le lendemain, nous nous sommes réveillées et on s’est rendus compte que les SS étaient partis, ils nous avaient abandonnés là. Puis on a vu une voiture américaine passer. C’était une jeep. Et on s’est dits: on est libres!!! » En disant ces mots, il repense à ce moment, ses amis, cette joie incommensurable qu’il a du ressentir. Il se met à pleurer et se tourne vers Guillaume, qui essaie de le prendre dans ses bras pour le réconforter. Mais que pouvons-nous faire? Tout serait si vain.

La visite continue. Nous entrons dans une baraque, et Robert nous raconte la fois où, dans le camp, il a fait de l’œdème, et où il a été sauvé par un médecin français qui lui a expliqué que, s’il entrait à l’infirmerie, il serait gazé le lendemain. Il n’est pas allé à l’infirmerie ce jour-là et son œdème est reparti. Nous voyons une photo des déportés à la Libération: joie inexprimable et visages creusés, presque effrayants. Les déportés ne peuvent plus exprimer leur joie. Ils sont trop faibles. Des châlits sont là: on imagine mal une personne dormir dedans. Robert nous dit qu’ils allaient à trois dedans, lors de la plus grande population au sein du camp. Ce camp est immense.

Enfin, nous sortons du camp en lui-même. Nous allons visiter la morgue et le four crématoire. Nous faisons le chemin inverse des déportés qui arrivaient ici: morgue, four crématoire et chambre à gaz. La morgue est une pièce carrée, blanche. La salle du four crématoire contient quatre fours crématoires. Deux où l’on peut mettre un corps et deux où l’on peut en mettre deux à la fois. Les cendres des déportés seront vendues pour faire de l’engrais. L’horreur qui nous frappe sauvagement. Et cette impression d’écrasement à cause de la taille du camp.

Enfin, la chambre à gaz. Raphaël a fait un malaise. Je ne sais pas comment nous avons fait pour ne pas tous en avoir un. L’air est malsain ici. Guillaume nous raconte qu’avant, ici, il y avait un panneau avec inscrit un nombre de morts. Or la chambre à gaz de Dachau n’a jamais fonctionné. Visiblement, il y avait un sorte de concours entre les lieux de mémoire de Bavière pour savoir où il y avait eu le plus de morts. Il y avait donc partout des plaques avec des nombres de morts falsifiés. La chambre à gaz de Dachau n’a jamais fonctionné car il y avait des problèmes de fuites de gaz. Suzanne a aidé Raphaël. Le cheminement continue.

Un petit groupe de français est là. Ils nous écoutent de loin. Guillaume les incite à se rapprocher et à l’écouter, et surtout, à écouter Robert. Nous allons sortir du camp. On entend un enfant jouer dans le camp. Irrespect total. La sortie se rapproche et on parle à voix basse. Pas moi. J’essaie de mettre de l’ordre dans mes pensées. Une larme coule, et je ne veux pas qu’on la voie. J’ai horreur qu’on me voie pleurer. Nous repassons la grille de fer de l’entrée du camp. Il nous faudra longtemps pour nous remettre de ce que nous avons vu aujourd’hui. Nous avons déjà changé par rapport à ce matin.

Hugo