Ellrich & Dora

Mardi 23 Août 2011Aujourd’hui est une dure journée; je parle pour moi mais c’est aussi et surtout valable pour les aînés: matinée au camp d’Ellrich et après-midi à Dora. Ellrich a une réputation sinistre; pour les détenus des kommandos voisins, sa seule évocation « frappe l’âme d’épouvante ». Mais les camps et kommandos sont, pour moi, tous aussi affreux. Pire que ce qui est déjà insoutenable? Impossible à imaginer. Mais je change d’avis lorsque, à l’arrivée, Guy craque et se met à pleurer. Nous ne nous y attendions vraiment pas; lui qui faisait preuve de pudeur et paraissait si fort depuis le début du voyage.
MAIS CE QU’IL A VECU NE PEUT ET NE DOIT ÊTRE ENDURE PAR AUCUN INDIVIDU!
Le plus poignant est que, malgré sa douleur et sa peine, Guy ne cessait de s’excuser… mais pourquoi?!! Pour avoir été la victime de cette horrible période de notre Histoire?!! Puis nous sommes accueillis par Inge Eisenächer, une allemande qui entretient le camp depuis des années en y mettant tout son coeur. Cette femme est honorable: c’est grâce à des gens comme elle que la Mémoire peut perdurer. Sa présence réchauffe le coeur de Guy et de nous tous.
Nous nous recueillons sur une stèle avant de nous enfoncer dans la forêt où se trouvait auparavant le camp. Il n’en reste rien: seules des ruines à moitié recouvertes par la végétation et des panneaux d’information témoignent du passé concentrationnaire de cet endroit. Sans cela, nous serions simplement sur un sentier de randonnée…

Mardi 23 Août 2011

L’après-midi, consacrée au camp de Dora, contraste avec la matinée: le camp est très bien entretenu. Toutefois, il reste un lieu hostile et triste. Sur la place d’appel, une fresque où sont représentés les détenus; ici et là, des fondations de blocks, des rails.
Puis nous rentrons dans le tunnel de Dora où étaient construites les fusées V1 et V2; fusées ayant tué plus d’hommes à la construction qu’à l’utilisation…
Dans le tunnel, il fait 8°C, humide et sombre. Avec mes trois couches de vêtements, je grelotte mais n’ose pas me plaindre: les déportés eux, ne portaient qu’une chemise de toile. Certains, restés 6 mois à travailler là sans se laver ni voir le jour, sont ressortis aveuglés par la lumière et les poumons bouchés par la poussière.
Robert nous raconte qu’un jour dans le tunnel, il a été désigné avec 9 de ses camarades et plaqué contre un mur. Les SS ont mitraillés. Il est le seul survivant de ce crime parmi tant d’autres. Il pleure; nous l’encerclons.
Peu à peu, nous parcourons ce tunnel immense où il reste des pièces nécessaires à la construction des fusées. Mais il reste surtout une chose dans ce lieu sinistre: un sentiment, celui de la douleur, gravé à tout jamais dans la pierre froide de ce tunnel, semblable au coeur des auteurs de ce crime.
En sortant du tunnel, Robert nous montre la maquette d’une fusée qu’il a réalisée lui-même ainsi qu’une figurine de plomb représentant un déporté. Puis, il nous montre un carnet noir ayant appartenu à un ami déporté: ce carnet, écrit dans un milieu autoritaire, est une preuve de la résistance dans les camps, de la force de certains détenus qui faisaient tout pour ne pas devenir de simples « morceaux ». Nous étions tous à observer ce cahier comme des enfants autour d’un trésor: car c’est un véritable trésor.
Après un recueillement autour d’une statue représentant des déportés et une « visite » des fours crématoires, nous faisons le tour du camp. Puis Robert émet le désir de voir sa baraque. Nous voilà donc tous partis en « vadrouille » tels des randonneurs au sac HG (à la pointe de la mode), au milieu des broussailles.
Puis nous arrivons à l’emplacement du block, lieu quasi-inaccessible où nous trouvons des murs, une gamelle, de la faïence, du fer et… des orties!

Florine

Le « petit camp » de Buchenwald

Lundi 22 Août 2011

Visite du « petit camp » de Buchenwald; c’était une sorte d’annexe où les déportés étaient mis en quarantaine. Les conditions y étaient terribles; les détenus y étaient oubliés, condamnés à mourir de froid, de faim (leurs rations étaient bien inférieures à celles du camp principal), de déshydratation (la distribution d’eau potable étant fréquemment supprimée). Certains déportés vivaient même sous des tentes ou en plein air!)
Des restes de pavés: voilà ce qui reste de ce « mouroir » où bien des déportés ont péris.
En baskets, nous avons du mal à y marcher, alors imaginez vous en tongues de bois ?!!
Un monument érigé au fond du petit camp témoigne de l’amplitude du système concentrationnaire nazi: au sol, le nom d’une multitude de villes ayant abrité des camps… Le pire, c’est que, même si il y en a déjà beaucoup, elles ne sont pas toutes citées!
Car on a beau parler de camps de concentrations, on ignore ou nie l’existence des kommandos: en tout, on en compte 5144! Et on en découvre encore des nouveaux de nos jours…
Ce qui signifie que, durant la Seconde Guerre Mondiale, aucun Allemand ne vivait à plus de 30 km d’un camp, ou d’un kommando!

L’après-midi, nous avons droit à une petite visite de Weimar, capitale du classicisme allemand. Mais si c’est dans cette ville que résidait le parti national-socialiste, Weimar est avant tout un lieu qui a accueilli les plus grands musiciens, poètes ou écrivains allemands, tels que Bach, Schiller, où encore Goethe.
Nous avions d’ailleurs vu, la veille, la souche de l’arbre à son nom au milieu du camp de Buchenwald. La légende disait que Goethe avait l’habitude de s’y rendre pour se reposer et discuter.
En construisant le camp de concentration autour de cet arbre au nom éloquent, les nazis ont sûrement voulu montrer leur puissance: ils étaient si forts qu’ils pouvaient s’accaparer le chêne symbole de la culture allemande.
Par ailleurs, l’arbre de Goethe avait une signification particulière pour les détenus de Buchenwald: le jour où le chêne serait détruit, ils seraient libres!
Et pour confirmer leur lumière d’espoir, l’arbre fut foudroyé par un bombardement allié moins d’un an avant la libération du camp.

Florine

Visite de Buchenwald

Dimanche 21 Août 2011

J’angoisse; le bus est en route vers Buchenwald et je dois dire que l’ambiance y est assez tendue…
D’abord, nous apercevons le Mémorial sur une colline et… le camp lui-même! QUOI?!!!
Mais cela signifie que tous les habitants de la vallée connaissaient l’existence de ce camp!
Ensuite, le bus s’avance sur le chemin pavé que prenaient, à sens unique souvent, les déportés.
Après un regard jeté aux logements des SS et le visionnage d’un film, le premier témoignage. C’est Guy qui se lance: un cercle se forme autour de lui.
Puis nous avançons jusqu’à l’entrée du camp. Là, Guy et Robert nous montrent l’endroit même où ils marchaient il y a plus de 60 ans. Les voir reproduire les mouvements qu’ils faisaient lors de leur détention est impressionant; cela montre que cette partie de l’Histoire pour nous, fait encore et pour toujours partie de leur vie à eux.
                                        

                                         Le passé n’est ni mort, ni enterré.
                                          En fait, il n’est même pas passé.
     (William Faulkner)

Nous rentrons dans la prison du camp; un lieu hostile où régnaient l’horreur et la peur.
Enfin, vient le moment que j’attends et appréhende à la fois: rentrer dans le camp.
Sur la grille, il est marqué: « Jedem Das Seine » (« A chacun son dû »); au-dessus, une horloge bloquée sur 15h15… heure de la libération du camp.
Guy et Robert entrent en premier, droits et sévères; ils enlèvent même leur casquette, comme le faisaient les déportés au moment de franchir la grille. Ce geste nous montre que les anciens détenus sont encore « conditionnés » à ce lieu où ils n’étaient que des « stückes » (= morceaux).
Ma première réaction quand je suis entrée dans le camp a été la frustation… il n’y avait plus que les barbelés, les miradors et le four crématoire: aucune trace des blocks! Puis, vint la stupéfaction: les seuls bâtiments témoignant encore du système concentrationnaire étaient récents, semblables aux constructions actuelles… De quoi se rappeler que ce « passé » n’est pas si lointain; même si on se refuse souvent à le croire.
Nous nous rendons ensuite dans le four crématoire: dépôt de gerbe puis une minute de silence à la mémoire des victimes de ce crime contre l’humanité.
Les murs se rapprochent de moi et m’engloutissent.Je fond en larmes; je crois qu’il s’agit du fameux choc dont parlait Guillaume.
Nous continuons de parcourir le camp, soutenant de notre mieux les témoins.
Ils se laissent souvent emporter par leurs souvenirs… et nous ne pouvons pas les réconforter: ils sont seuls dans leur douleur et ne se comprennent qu’entre anciens détenus.
« Un regard échangé entre 2 anciens déportés vaut mieux que tous nos bras autour d’eux »; je n’ai jamais ressenti autant de désarroi que lorsqu’un aîné fond en larmes… Tout le monde est impuissant.
Nous nous recueillons aussi à l’emplacement du block de Georges, ancien déporté décédé il y a peu. Je ne l’ai pas connu, mais cette disparition montre bien que les témoins ne sont pas éternels, et que si nous voulons que dure la Mémoire, c’est à nous de prendre le relais.
A notre retour à l’hôtel, nous avons besoin de nous changer les idées, après cette journée poignante. C’est pourquoi il nous paraît tout à fait normal d’ouvrir un musée de guêpes sous verres (que Laure « cheveux-courts » attrape si bien!)

Florine