En voyage à Berlin

Jeudi 23 août 2012

Nous nous réveillons un peu plus tard que les jours précédents. Aujourd’hui, nous partons pour une visite de Berlin. Nous commençons la journée par un tour panoramique en bus d’environ trois heures. L’église du souvenir, l’avenue du Kurfürsendamm, et nous nous arrêtons au château de Charlottenburg, une prison construite aux portes de Berlin. Elle pouvait accueillir 1200 détenus et s’étendait sur 25 hectares. A partir de 1933, la prison a pour objectif l’élimination d’éléments dits « inférieurs ». Guillaume nous parle des conditions de détention difficiles et des exécutions qui n’étaient souvent pas méritées, puis des mouvements de résistance allemands car, bien qu’il y en ait eu peu, ils ont existé.
Nous remontons dans le bus pour aller voir le parce du Tiergarten et la colonne de la victoire, puis la place de l’Opéra, l’avenue Unter den Linden… L’ambiance se détend, les blagues de Guillaume fusent et Robert a toujours une anecdote drôle à nous raconter. Nous traversons le Checkpoint Charlie, « le point de contrôle C », un poste frontière qui permettait de passer le mur pendant la Guerre Froide. Nous arrivons au nouveau centre du Potsdamer Platz, le terrain où se trouvaient les quartiers généraux nazis, tel que la Gestapo, la SS et l’office central de Sécurité du Reich. Vers 1956, ces bâtiments ont été rasés, pour que cette partie de l’Histoire tombe dans l’oubli. En 1987 a été ouvert un centre de documentation, regroupant documents officiels, plans, photos, objets utilisés par les nazis. Ce centre porte le nom de « Topographie de la Terreur ». A l’extérieur, il y a un morceau du mur de Berlin intact, avec ses tags. Nous profitons d’une visite guidée en français, divisés en deux groupes. Après avoir passé la porte de Brandebourg, nous traversons le quartier gouvernemental, et voyons le Reichstag de l’extérieur, avec la coupole moderne de Normann Forster. Nous passons devant l’actuelle chancellerie, ou réside Angela Merkel.
Puis nous roulons jusqu’au Musée Juif, conçu par Daniel Libeskind, un architecte juif polonais vivant aux Etats-Unis. Tout dans ce musée est source de réflexion philosophique et la question de ressenti est extrêmement importante. En effet, l’architecture représente une étoile de David brisée, les jardins sont plantés au somment de hautes colonnes de béton et symbolisent un rêve hors d’atteinte, qui rappelle la vie des déportés dans les camps de concentration. Il y a également une pièce appelée Tour de l’Holocauste. Elle est assez grande mais surtout très haute, froide et obscure. La seule source de lumière provient du toit, puisqu’il y a un trou dans le plafond qui la laisse passer. Ce trou est l’espoir d’évasion, le seul endroit par lequel on peut sortir. Malheureusement, les murs sont nus et les barreaux qui montent au plafond sur un des murs débutent à deux ou trois mètres du sol, inatteignables. Encore cette sensation d’enfermement, alors que la sortie paraît être juste à portée de main. Puis on entre dans une salle dont le sol est recouvert de visages grimaçants en métal, empilés les uns sur les autres. Guillaume nous encourage à marcher dessus et à vingt personnes, ces visages font un bruit d’enfer. Guillaume nous fait remarquer quelque chose. « Les trains qui emmenaient les déportés, ils passaient à côté de villages et dans des villes. Tout le monde les voyait et les entendait. Et vous, vous les entendez là ? » Et effectivement, maintenant qu’il le dit, on entend les trains, les bruits de métaux crissants. Et marcher sur ces visages nous mets dans la peau du bourreau. C’est très dérangeant. Nous finissons la visite et rentrons à l’hôtel dans l’après-midi.
Nous repartons à pied pour les achats de souvenirs et de cartes postales (que j’oublierai d’envoyer) et recroisons les assassins de Mozart qui jouaient dans la rue, ce qui nous a fait bien rire.

Le soir nous mangeons tôt, dans le même restaurant que la veille. Puis nous partons pour une balade de nuit dans la ville, puisque la montée au Reichstag n’a pas pu se faire, faute de réservation. En passant devant l’ambassade de France, nous nous apercevons qu’il y a des cameramans, des policiers et un rassemblement devant l’entrée. Intrigués, nous nous arrêtons et Françoise nous annonce que François Hollande est attendu par Angela Merkel. C’est pour cela que nous n’avions pas pu entrer dans l’ambassade… Nous décidons alors de l’attendre et Guillaume, toujours prêt quand il faut avoir l’idée du siècle nous dit « Quand il sort de la voiture, on chante la Marseillaise ! » On est tous partants et, surexcités, on met en place un drapeau tricolore sur le bord de la route avec les tee-shirts. Quand il arrive, c’est le feu. Guy ne tient plus en place et dès qu’il descend, nous entamons en cœur l’hymne national. Il arrive alors vers nous et nous demande qui nous sommes. On lui explique, on échange des poignées de main et il repart. Alors ça, être à Berlin pour voir notre président, c’est pas commun. La soirée se finit très bien, tout le monde rit, et on aurait pu croire qu’on se connaissaient depuis toujours.

Réunion habituelle, et tout le monde au lit.

Visite de Ravensbruck

Mercredi 22 août 2012 (2)

Nous partons vers Fürstenberg et déjeunons sur la route. Nous arrivons à Ravensbrück, nous sommes seuls. Ravensbrück est le camp de femmes, situé à 80 km de Berlin. Dans cette région, l’hiver est terrible. Il a aussi été le camp où Robert s’est arrêté lors des Marches de la mort. A son arrivée, les femmes étaient déjà parties mais me dire qu’il est passé par ici en tant que déporté, dans une tenue rayée il y a 65 ans me donne l’impression d’être dans un endroit très spécial. Il n’y a pas de grand portail en fer forgé, juste un espace vide entre deux murs. Nous entrons quand même par le portillon à droite.
Le camp est large, rectangulaire et gris. Les baraques ont disparues, elles ne sont matérialisées que par un enfoncement dans le sol. Le sol est en mâchefer et pour le coup c’est désagréable, c’est bruyant, c’est instable. Nous avons des chaussures souples et de qualité, alors imaginez ce que ça peut donner avec les chaussures aux semelles de bois des déportés… Nous marchons, nous arrêtons devant l’emplacement de baraques importantes telles que le Revir par exemple. Nous marchons jusqu’au fond du camp, jusqu’à la partie réservée aux hommes. A un moment, nous sommes tous seuls avec Robert. Tous les autres adultes sont restés volontairement derrière. Nous n’étions qu’avec Robert, nous buvions ses paroles pour en reparler entre nous ensuite. Aucun intermédiaire, juste lui et nous. Sur le coup nous ne nous en étions absolument pas rendu compte. Sur le chemin du retour, nous faisons une pause devant un endroit difficile, le block 11. Le block des enfants, la Kinderzimmer. Il arrivait en effet que des déportées arrivent enceintes au camp. Si elles arrivaient à terme, les bébés étaient élevés dans des conditions atroces. Pas de soins, pas de nourriture, pas de change. Certains étaient même tués à la naissance, sous les yeux de leur mère. Guillaume nous parle, nous donne des détails qui font frémir et finit par craquer. Nous le regardons, surpris et en même temps compréhensifs, puisque nous sommes deux ou trois à finir par pleurer aussi. Robert nous dit « C’est toujours dur quand on parle des enfants. » Et nous comprenons. Il nous raconte ensuite une histoire qui m’a marquée. Il a vu des petits Polonais qui devaient monter un chariot en bois plein en haut d’une côte. Bien sur c’était impossible, ils n’avaient pas plus de dix ans et à chaque fois qu’ils s’arrêtaient, la chariot redescendait. En voyant cet échec, un S.S. s’est approché, a crié et les a tous matraqués. Un par un, pendant qu’ils appelaient leur mère en hurlant. Pour moi, c’était inimaginable.
Nous partons ensuite pour la prison, située à côté de l’entrée du camp. Sur deux étages, les cellules sont encore une fois petites et étriqués. Mais l’étage du haut a été aménagé en différentes pièces, une pour chaque pays représenté par les déportées. Dans celle de France, des dessins. Ceux de Violette Rougier-Lecoq, à la plume, et d’autres, d’autres déportées à Ravensbrück. Nous restons très longtemps dans cette prison et visitons presque toutes les pièces . Dans celle d’Espagne, le nom de Conchita Ramos, pourtant française.
En sortant de la prison, éclat de lumière qu’on avait presque oublié. Nous partons vers le lac. Nous nous arrêtons sur un muret et Guillaume nous explique ce qu’est le mince espace entre deux murs que nous avons en face de nous. Le Couloir de la Mort. Le principe est simple, des déportées sont emprisonnées entre ces murs et la seule sortie est bouchée par une mitraillette. Nouvelle difficile… Nous nous dirigeons vers la partie que je pensais être la plus éprouvante du camp. Les fours. Autant ceux de Sachsenhausen étaient tellement abîmés qu’il n’en restait presque rien autant ceux-là sont dans un état parfait. Deux en brique qui partagent la même cheminée et un en métal, démontable. Nous lisons un poème et observons une minute de silence. Chez moi, les larmes montent mais je parviens à les chasser. Chez d’autres elle coulent déjà. Les fours sont une vision très dure. On n’ose pas imaginer ce qui s’est passé ici, pourtant on le sait très bien. Je ne veux pas m’avouer que ces fours me font froid dans le dos, ils me perturbent.
Nous continuons notre visite jusqu’au lac. Ce lac est le symbole de Ravensbrück et c’est là que se trouve le mémorial. Pourquoi? Parce que c’est dans ce lac que reposent les cendres de toutes ces victimes du système concentrationnaire nazi. Chose troublante, du lac nous voyons le village. Donc du village on voit le lac. Et avec ce lac le camp entier. Comment ont-ils pu dire ensuite qu’il ne savaient pas ce qui se passait ? Le mémorial est une statue d’une mère et son enfant. Au pied de celui-ci, nous déposons une gerbe, lisons un autre poème, celui de Charlotte Delbo, « Vous qui savez ». Puis nous faisons la minute de silence et, sans prononcer un mot pour ma part, allons lancer un œillet rouge, fleur du souvenir et couleur des déportés politiques, dans le lac. Les visages se ferment, les muscles se tendent. Et on ne peut plus tenir plus longtemps. Kevin craque le premier et doit se retourner, partir. Nicole lui vient en aide, toujours aussi maternelle. Ce fut le déclencheur. Les larmes que nous avions tous plus ou moins retenues depuis longtemps coulent. On pleure pour eux, pour Robert, pour Guy, pour Conchita ou pour Violette. On pleure pour tous les inconnus. On pleure pour nous, on pleure pour le passé, on pleure pour l’avenir qui semble si fragile. On pleure pour évacuer ce qu’on a enduré. On pleure parce qu’on a perdu foi en l’humanité. Mais dans toutes ces larmes, nous on se soutient. Nouvelle petite famille, personne ne s’abandonne. Robert passe des mains rassurantes dans les dos, Nicole nous sourit, Guillaume me prend par les épaules avant d’aller voir quelqu’un d’autre. Nous sommes tous dans le même état, perdus, déboussolés, apeurés. Mais au fur et à mesure, de plus en plus surs de nous. En remontant dans le bus j’ai acquis la certitude que rien ne serra plus comme avant.

Ravensbrûck m’a donné envie de lire des poèmes écrits par des déportés. Je vais donc en chercher dans la caisse de documents au fond du bus. Et ces poèmes me touchent tous beaucoup, je suis transportée par les mots et ils m’aident à passer le cap de cette épreuve. Dans le bus, tout le monde se calme peu à peu, et la bonne ambiance remonte petit à petit. Je ne me sens pourtant pas prête à parler. Nous roulons jusqu’à Berlin et trouvons notre hôtel, non loin de la porte de Brandebourg. Le soir, nous allons dans un restaurant argentin. La soirée sera ponctuée de « Ein grosses bier bitte » et de « C’est Mozart qu’on assassine ! » Cette soirée fait plaisir et détend tout le monde.
De retour à l’hôtel, nous faisons une rapide réunion et nous retournons dans nos chambres, pour la nuit que nous n’avons que bien méritée.

Visite de Sachsenhausen et Ravensbrück

Mercredi 22 août 2012 (1)

Réveil, petit-déjeuner, douche, valises, bus. Le rituel du matin est déjà bien encré. La journée sera longue. En effet, nous visiterons deux camps : Sachsenhausen le matin et Ravensbrück l’après-midi.

Nous arrivons au camp de Sachsenhausen aux environs de 8h30, par une route bordée de maisons. Nous sommes un peu choqués de voir ça, et Guillaume nous explique que ce camp était le camp modèle, pensé par un architecte pour être exemplaire. Triangulaire pour rappeler l’insigne des prisonniers, il était implanté dans une cité S.S, au milieu des habitations, et non loin de la caserne. Il faisait tout simplement partie du paysage. Nous entrons dans la pièce d’accueil du camp et pendant que Guillaume et Geneviève règlent des questions pratiques, nous sortons pour regarder une maquette en métal du camp et de son environnement. Et en effet le camp est là, énorme, imposant, au milieu du village. Comment peut-on élever ses enfants à côté d’un lieu aussi barbare qu’un camp de concentration ? Comment peut-on vivre tranquillement pendant que des Hommes vivent un enfer et meurent assassinés à 100 mètres de chez soi ? Comment peut-on se dire que la personne avec qui nous vivons tue, blesse, humilie, parce que c’est son travail ? Questions qui restent pour ma part sans réponses. Nous partons ensuite vers l’entrée du camp, qui se trouve au milieu d’un des côtés du triangle. La route qui y mène est longue, au soleil, on n’en voit pas la fin. Des photos sont exposées sur le côté, des photos de Sachsenhausen retraçant son histoire, de sa conception à sa fermeture, en passant par sa construction et par son ouverture. Nous passons devant la Kommandantur, les bureaux de l’administration du camp. Une fois devant la porte, on se rend compte de la taille de Sachsenhausen. Nous n’avons parcouru que la moitié de la route, et pourtant nous marchons depuis dix minutes… Nous arrivons sur une petite place, où les prisonniers entendaient la première phrase qui leur était adressée : « Vous êtes à Sachsenhausen. L’entrée est ici. La sortie se ferra par la cheminée du crématoire. » Et ils n’étaient pas encore rentrés. Le portail est devant nous et porte la célèbre inscription : « Arbeit Macht Frei », le travail rend libre. Quelle liberté pour les condamnés ?

Une fois la porte passée, nous nous retrouvons sur la place d’accueil. Déserte. Le sol est un mélange de terre et de poussière et il n’y a pas d’ombre. Cet espace fait peur, les fantômes du camp y sont presque visibles. Nous partons vers la droite du camp, vers les trois blocks qui servaient de quarantaine pour les nouveaux arrivants et vers la prison. Un des blocks est en état d’origine. Des rangées de châlits sur trois étages. Les détenus dormaient à deux voir trois, dans ces lits qui paraissent déjà minuscules pour une seule personne. Le vernis du plafond se décolle, le parquet semble plein d’échardes et le mobilier est rudimentaire : tables, chaises, sanitaires. La prison est pire. Un espace minuscule marqué au sol qui représente une cellule. Parfois, plusieurs personnes étaient enfermées là-dedans. Inimaginable. Nous nous arrêtons ensuite devant la potence. Trois troncs surmontés d’une tige de métal horizontale et d’une corde. Plus un tabouret. Guillaume nous explique, Robert nous raconte. Encore plus, toujours plus, je veux tout savoir, tout retenir. Je me raccroche à ce qu’ils disent.
En repartant vers le centre du camp, je me rend compte que d’autres groupes sont arrivés. Je n’avais rien remarqué, rien entendu. Trop absorbée.
Nous partons vers l’autre côté du camp, là où se trouve le Revir, l’infirmerie. C’est ici que de nombreuses expériences médicales sur des déportés ont eu lieu. Résistance du corps humain à la douleur, ouverture de plaies pour comprendre comment se défend notre organisme, test de nouveaux médicaments. C’est de cette façon qu’a été testée et approuvée une molécule, très utilisée aujourd’hui, le Paracétamol. Aussi appelée Doliprane. Les blocks sont froids, nous sommes debout depuis longtemps, nos jambes, nos dos, nos pieds nous font souffrir. Mais on ne le dit qu’à mi-voix. Le sol de ces blocks est d’origine. Rien à voir avec nos parquets, linos ou autres carrelages, c’est du béton brut, abîmé, troué. En sortant, le soleil nous aveugle à moitié. Nous nous étions habitués à l’obscurité des ces baraquements sans fenêtres.
Nous nous dirigeons ensuite vers une partie du camp qui a son importance. Le stand de tir et les fours. Le stand de tir est l’endroit où étaient fusillés les déportés. Des rondins de bois pour éviter les ricochets des balles et des poteaux pour y attacher les condamnés. Guillaume nous parle, nous explique à quelle point la démocratie est importante et à quel point le rôle que nous, génération future, avons dans ce monde est important. Les mots cognent mais rentrent dans nos têtes. On a presque envie de lui répondre « Oui chef ». Les fours quand à eux sont très abîmés. En effet les nazis ont essayé de faire disparaître toutes les preuves de leurs crimes horribles. Il n’en reste que des tiges de métal, une porte et quelques boulons. La vision est dure certes, mais tout à fait soutenables et bien que silencieux, personne ne pleure. Pas encore. Nous en apprenons toujours plus sur l’histoire de Robert, qui nous raconte tout ce qui lui vient à l’esprit.
Pour finir cette matinée, nous nous rendons au mémorial, statue de soldats au pied d’une grande tour. Nous déposons la gerbe, lisons des poèmes écrits à Sachsenhausen et observons une minute de silence. Cette minute est longue et nous sommes chacun plongés dans nos réflexions personnelles. Pour ma part, je crois que je réfléchissais à l’après-midi que nous allions vivre.