Dernier jour : les enfants d’Izieu

Le dernier jour, le dernier mémorial auquel on ira ensemble pendant ce voyage.

Le bus roule dans les plaines de l’Ain en direction de la maison d’Izieu. A l’intérieur l’ambiance est tendue, différente des fois dernières, personne ne parle vraiment. Parce que nous nous dirigeons vers un mémorial, la maison d’Izieu, dans l’Ain, mais surtout parce que cette fois ce n’est pas un camp froid et lugubre, plein de tristesse, de larmes et d’horreur, comme ceux auxquels nous sommes déjà allés. Non, au contraire, la maison d’Izieu accueillait, comme un havre de paix, loin des conflits et des persécutions, une centaine d’enfants juifs dont peu importait la nationalité, car comme nous l’a dit Guillaume au camp de Gusen « c’est une histoire qui n’a pas de frontière ».

La voix de Guillaume s’élève pour nous annoncer que nous approchons du village d’Izieu. Sur la route, le bus se stoppe. Guillaume nous montre la stèle dédiée à ces 44 enfants ainsi qu’aux 7 adultes tous déportés et tués à Auschwitz. A la lecture des phrases inscrites sur la stèle, l’émotion se joint petit à petit à la tension.

Après quelques minutes à rouler à travers les plaines, nous comprenons le souhait de faire cette colonie ici et pas ailleurs : la maison se tient à l’écart du village, sur une colline qui surplombe le village voisin, le cadre est beau. Ici, les enfants pouvaient s’occuper des animaux de la ferme voisine ou s’adonner à tous les jeux auxquels aspirent tout enfant. Nous apercevons une bâtisse : grande, blanche aux volets bleu clair. Tout le monde l’a reconnue, c’est la maison en photographie dans la plaquette que le Conseil Général nous a donné. C’est là, nous sommes arrivés. Je n’ai aucun mal à imaginer que cet endroit ait été plein de vie, autrefois : tout faisait de cet endroit un « refuge ». Toutefois, nous sommes silencieux. Ce lieu n’est plus ce qu’il était, la convivialité et la chaleur humaine s’en sont échappés. Maintenant, c’est un bâtiment qui retrace leur histoire.

Guillaume nous explique alors plus en détails le rôle de cette maison. Plus d’une centaine d’enfants juifs de toute l’Europe sont passés ici afin de s’éloigner des dangers et des monstruosités de la guerre; quelques uns pour seulement quelques jours, d’autres pour plusieurs mois. Guillaume souhaite nous souligner le courage, mais aussi l’humanité dont on fait preuve Sabine et Miron Zlatine en installant cette colonie. Car en plus d’aider ces enfants, Guillaume nous informe que les religieux créaient de faux passeports afin de ramener le plus d’enfants juifs possible des camps de transit. Ils disaient aux gardes, preuves à l’appui : « Mais non, regardez, ils ne sont pas juifs ! ». Mais en plus de la témérité de l’action, le réel et constant dilemme était : « Combien de passeports prendre ? 3 ? Ce n’est pas assez, on peut en sauver plus. 7 ? Mais est-ce que ce n’est pas trop; est-ce que dans ce cas ils ne refuseront pas tout simplement de laisser sortir qui-que ce soit ? Et 3 uniquement, est ce que, seulement, les autres enfants seront toujours là lorsque nous reviendrons ? ».

Le mémorial ouvre et nous nous rendons dans l’ancienne grange, afin de visionner deux petits films. Le premier regroupe des extraits du procès de Klaus Barbie, qui est à l’origine de cette rafle du 6 avril 1944. Le sourire qu’arbore le coupable, face à ses accusations et surtout face aux témoignages des parents des enfants assassinés, me remplit d’effroi. En face de l’accusé se trouve une femme, appelée pour témoignage, qui dénonce en hurlant toutes les horreurs commises par cette personne. Sa voix est rauque, ses yeux sont humides, on sent la douleur et l’injustice suinter de son être. Apprenant que cet homme a lui aussi eu un enfant de l’âge des jeunes de la colonie à l’époque, une seule question nous vient à l’esprit : « Comment ? Comment un homme, un père peut ordonner une chose si atroce ? ». Le voir, sans aucun remord apparent face à ses accusations est presque insupportable. Le second film, réalisé par un jeune touché par leur triste histoire, retrace les parcours de ces enfants juifs venus de toute l’Europe. On est admiratifs de son engagement.

Ces projections finies, nous nous regroupons autour de la maison. La visite intérieure commence et nous entrons dans le vestibule, petite pièce vide mais étonnamment chaleureuse. On trouve en face un grand escalier en bois, et il n’est pas difficile d’imaginer les bruits des pas des enfants faisant craquer le parquet, et les rires d’autrefois emplissant la maison. Les imaginer ici, dans chaque pièce, semble si facile. Nous visitons la cuisine, où les enfants aidaient à préparer les repas, et une fois encore je vois combien la maison était pleine de vie. Puis nous nous rendons dans le réfectoire. C’est dans cette pièce vert pâle que sont exposés les lettres, dessins et petites histoires retrouvées des enfants. Ce sont des lettres d’anniversaire, des lettres aux parents, des lettres où les enfants expriment le désir de retrouver les leurs; des lettres si touchantes. Nous nous identifions à eux : parmi les enfants déportés, quelques uns ont le même prénom que certains d’entre nous, d’autres ont la même écriture que nous à leur âge, d’autres faisaient les mêmes types de dessins. Contempler ces témoignages de leur vie nous charge d’émotion, et les larmes coulent.
Il est tant de quitter cette pièce tellement forte, et nous suivons le guide Pierre-Jérôme dans la pièce qui servait auparavant de salle de classe. Nous nous asseyons aux pupitres. Et même si ce ne sont pas les pupitres d’origine, se retrouver à la même place que les enfants nous touche énormément. Pierre-Jérôme évoque la dénonciation de cette maison. Qui a bien pu dénoncer une colonie d’enfants ? La maison était excentrée, ils ne gênaient personne; qui pouvait bien vouloir du mal à ces petits ? Pendant longtemps le maire d’Izieu lui-même a été soupçonné, mais il n’y a jamais eu de réelles preuves.

Nous nous rendons ensuite dans les deux pièces qui servaient de dortoirs. A notre surprise, il n’y a plus de lits. La pièce est vide, comme pour rappeler la disparition de toutes ces personnes. Il ne reste plus que les portraits de tous les enfants déportés, sous lesquels on peut lire leurs prénoms, leurs dates de naissance, et celle de leur morts, si rapprochées l’une de l’autre. Nous craquons tous en voyant ces petites têtes souriantes. On se soutient, on se prend dans les bras, et on se sert fort, en larmes. « Qu’est-ce qu’il y a en toi ? Hmm ? … De la force. Dis-le. Qu’est-ce qu’il y a en toi ? » et après un peu d’hésitation, plus fermement : « – De la force. » Et c’est cette force, ce lien qui est né entre nous, qui me permet de rester dans cette pièce. Parce que sans vous je n’aurais pas pu. Nous prenons alors conscience de la véritable valeur de ce lien qui est né entre nous en 10 jours seulement.

Nous redescendons et sortons de la maison pour procéder à notre dépôt de gerbe. Mais cette fois, Guillaume veut que nous lisions chacun des 44 prénoms des enfants d’Izieu, avant la minute de silence. Pleins d’émotions, nous commençons : « Liliane. Henri-Chaïm. Joseph. Mina. Claudine. Georgy. Arnold. Isidore. Rénate. Liane. Max. Claude. Fritz. Alice-Jacqueline. Paula. Marcel. Théodor. Gilles. Martha. Senta. Sigmund. Sarah. Max. Herman. Charles. Otto. Emilie. Sami. Hans. Nina. Max Marcel. Jean-Paul. Esther. Elie. Jacob. Jacques. Richard. Jean-Claude. Barouk-Raoul. Majer. Albert. Lucienne. Egon. Maurice. » Ma voix tremble, mais ce n’est pas grave, tout ce qui compte est de leur rendre hommage, de ne pas les laisser tomber dans l’oubli. La minute de silence paraît si longue, mon esprit est rempli des photos des enfants, de leurs vies ici, de nos resssemblances; et en même temps cette minute est tellement courte, trop courte.
Puis Robert prend la parole. Il craque. Il nous raconte le massacre de dix enfants par un Allemand auquel il a assisté à Dora. « Je n’ai rien pu faire… » Notre lien apparu dans les dortoirs ressurgit et nous nous soutenons du mieux que nous pouvons. Guillaume enchaine ensuite sur le devoir de mémoire effectué à Izieu. Alors que cette histoire, et ces enfants étaient au départ oubliés, aujourd’hui grâce à ce mémorial ils ne le sont plus. Il nous rappelle une fois encore la fragilité de cette mémoire, et la nécessité de témoigner.

Nous nous regroupons sur le balcon, la gorge nouée. On se tient fort, et on se rassure : nous allons nous aussi témoigner. Raconter ce voyage, raconter l’atrocité du nazisme, raconter est nécessaire afin ne pas oublier et de ne pas y replonger. C’est aussi redonner un tant soit peu de dignité aux hommes, femmes et enfants emportés par le système concentrationnaire nazi. Parce que comme l’a, si joliment, dit Charlotte Delbo : « La vie a eu le dernier mot puisque quelqu’un revient et parle. »

Sarah et Alix

Cinquième jour: visite du kommando d’Ebensee

Cinquième jour: visite du kommando d'EbenseeCinquième jour: visite du kommando d'EbenseeCinquième jour: visite du kommando d'EbenseeCinquième jour: visite du kommando d'Ebensee

Lorsque le bus roule vers le kommando d’Ebensee nous sommes tous charmés par le paysage qui nous entoure : tout est vert, les maisons sont ornées de jolies fleurs, les lacs d’un bleu lumineux. Puis le bus entre dans le village d’Ebensee et ralentit sur une route entourée de maisons. Guillaume nous annonce alors que nous sommes arrivés sur l’emplacement de l’ancien kommando d’Ebensee. Nous regardons autour de nous, étonnés de ne voir que des maisons, des lotissements. Puis, nous voyons, sur une route parallèle, un arc en béton qui se distingue des lotissements. Guillaume nous explique qu’il s’agit de l’ancienne entrée principale du camp, que cet arc est quasiment le seul vestige de cette tragique période. Nous sommes pris d’une grande incompréhension : comment cet arc peut-être le seul reste de l’ancien camp ? Où sont donc les baraques, n’y a-t-il pas de  stèle en mémoire des déportés ?

Enfin, le bus se gare, nous nous dirigeons vers une petite forêt afin d’accéder aux tunnels dans lesquels les déportés devaient travailler aux projets de guerre nazis. En quelques minutes, nous passons d’un paysage lumineux, chaleureux malgré la fraicheur du matin, à un endroit sombre, humide. Devant nous se dresse, taillée dans la montagne, l’entrée d’un tunnel. Guillaume nous explique que lors de la guerre, 14 tunnels se trouvaient là. Aujourd’hui, seulement un nous est accessible.
Avant d’entrer, nous enfilons tous nos k-way, nos pulls, nos sweats car la température moyenne du tunnel est de 8°. A l’entrée du tunnel, une grande porte en bois est exposée. Guillaume reprend la parole et nous explique que lors de la libération cette porte a été transférée au camp de Mauthausen  où elle y est  restée pendant de longues années jusqu’à ce qu’un jour un ancien déporté du kommando d’Ebensee  la remarque  et certifie qu’elle provenait du kommando d’Ebensee.
C’est alors que nous entrons dans le tunnel, et déjà le froid nous empare malgré nos couches de vêtements. A cet instant, on pense tous aux détenus qui devaient rester dans ces tunnels glacials quotidiennement. Comment faisaient-ils pour ne pas tomber de froid, eux qui n’avaient que leur simple tenue de prisonnier ?  Nous avançons dans le tunnel avec toutes ces questions dans la tête.  Guillaume nous explique que ce kommando avait pour projet de produire des fusées capables d’atteindre les Etats-Unis. Cependant ce projet est remis en cause par l’urgence de guerre et Ebensee doit se concentrer sur la production de carburants et de pièces de moteurs de tanks.
Robert prend ensuite la parole et nous raconte la fusillade dans laquelle il a été pris. Est-ce les témoignages poignants de Robert ou alors est ce la froideur du tunnel, mais je me sens comme beaucoup d’entre nous, je pense, oppressée dans cet endroit lugubre. C’est probablement les deux.  Lorsqu’on apprend que certains détenus sont restés des mois dans ces tunnels, des mois sans voir la lumière du jour, un sentiment de révolte nous saisi.
Nous sortons. L’atmosphère est tendue.

 

Cinquième jour: visite du kommando d'Ebensee
Sur la route, nous amenant au cimetière dédié aux morts d’Ebensee, nous sommes stupéfiés de voir que des maisons sont construites à l’endroit même du camp. Comment les propriétaires peuvent ils vivre ici alors que tant d’atrocités y ont eu lieu ? Comment peuvent-ils construire des piscines là où tant d’hommes sont morts ? Comment peut-on vivre normalement dans un endroit avec une telle histoire ? Un drapeau à la tête de pirate sur le toit d’une maison semble là uniquement pour nous narguer.
Nous arrivons au cimetière. Voir qu’une fosse commune existe avec le nom d’une grande partie des déportés ayant perdu la vie, nous réconforte quelque peu. Finalement, la mémoire est toujours là. Nous nous regroupons autour de la stèle dédiée aux morts français d’Ebensee.  Cette fois, ce sont Marion, Juliette, Marguerite, Audrey M, Alix et moi qui lirons un poème. Il s’agit du poème Encore autre chose d’André  Ullmann, déporté à Ebensee.  Rémy et Justine, eux, déposent la gerbe avec Robert et Serge. Puis Guillaume et Sandrine honorent la mémoire d’un de leur ami.

 

Cinquième jour: visite du kommando d'EbenseeCinquième jour: visite du kommando d'Ebensee
La tension accumulée au cours de la matinée implose alors. Nous nous soutenons. Une fois nos esprits un tant soit peu repris, nous parcourons le cimetière. Je ne peux détacher mes yeux de l’immense mur de verre recouvert de tous les noms des déportés assassinés. La liste parait ne plus en finir. L’émotion revient, et encore une fois nous nous épaulons. Je n’aurais jamais cru qu’au bout de 5 jours, un tel lien puisse exister entre nous, que les mots de ces personnes puissent m’apporter autant de réconfort.
Nous quittons Ebensee le cœur lourd mais avec encore plus de force en nous.
Sarah.

Troisième jour : visite du château de Hartheim

Troisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de HartheimTroisième jour : visite du château de Hartheim

Quand on arrive dans la petite ville proprette de Hartheim, on aperçoit forcément le  beau château renaissance qui domine les toits. Nous ne faisons pas exception à la règle. Mais il y a une différence : la veille, certains ont lu des explications dans la plaquette et vu des photos et de toute façon, Guillaume nous le fait immédiatement remarquer. Car ce château est le lieu où nous allons et où ont été commises tant d’atrocités. Le décalage est choquant et c’est silencieusement que nous descendons du bus pour nous approcher de l’entrée. Guillaume nous parle de l’expression « les centres d’euthanasie » pour nous expliquer que ce n’est pas de l’euthanasie : les Hommes qui viennent à Hartheim n’ont pas fait le choix de mourir. Ce château accueillait des personnes handicapés avant la guerre et s’est transformé en 1939 en un endroit de mort, où des bus pleins d’Hommes rentraient, pour en ressortir vides. Les gens qui habitaient à côté, encore une fois, savaient. Guillaume nous explique qu’il n’y a aucune baraque, car « on n’y stationne pas ».  Hartheim n’est pas un camp. Hartheim est un lieu d’assassinat systématique où les victimes sont gazées dès leur arrivée.
La transformation de Hartheim a lieu pour le projet  « Aktion T4 » qui a pour objectif « la purification de la race aryenne » voulue par l’idéologie nazie. D’autres centres sont également mis en place. Les victimes de ce projet sont les handicapés, physiques et mentaux, qui appartenaient à la population du IIIe Reich. Mais face à des protestations, le programme est officiellement stoppé. Cependant, l’extermination des enfants handicapés de moins de 3 ans est totalement maintenue pendant que le programme 14f13 se met en place. Celui-ci vise à éliminer les « indésirables » et les « adversaires » du régime. Des docteurs effectuent alors des « sélections » dans des camps comme Mauthausen.
Nous pénétrons dans la cour. Le décor magnifique nous empêche de prendre la vraie mesure de l’horreur de ce qui s’est passé ici. Le déclic ne se produira que plus tard. En même temps, le lieu assez petit par rapport aux autres lieux de mémoire, permet de situer très clairement ce que Guillaume nous explique.
Nous rentrons dans le bâtiment en suivant le chemin qu’empruntaient les futures victimes.  Une vitrine expose des objets qui leur appartenaient : des petites lunettes en particulier qui nous rappellent que beaucoup de victimes étaient des enfants, considérés comme indignes de vivre ! Mais pourquoi ? De quel droit a-t-on décidé de leur vie ? Des photos nous entourent : les victimes dont on a pu retrouver une image. Beaucoup de cases ont été laissées vides.
Guillaume nous raconte que le commandant responsable de l’opération avait une nièce handicapée, donc destinée à être tuée, ce qui ne l’a pas empêché de signer les papiers qui la condamnaient. La puissance de l’idéologie nazie et de l’endoctrinement nous frappe en pleine face.  Nous apprenons aussi que des invalides de guerre allemands ont étés assassinés ici. Ils s’étaient pourtant battus pour leur pays ! Nous restons atterrés devant  tant d’extrémisme.
Dans la salle suivante, les noms de toutes les victimes (du moins ceux retrouvés) sont inscrits sur des panneaux en verre. Les voir écrits un par un nous rappelle que les déportés et les victimes du régime nazi ne sont pas un bloc mais des êtres humains uniques avec leur histoire, leurs rêves, leurs souffrances… Dans les livres d’histoire, on nous donne des chiffres. Énormes, bien sûr, mais qui restent des nombres. Pour Hartheim, on compte environ 30.000 victimes.  Voir écrits ces noms, nous bouleverse comme à Mauthausen mais c’est aussi d’un certain côté réconfortant de voir une part de leur humanité rendues à ces hommes, ces femmes, ces enfants… Au fond, une vitrine expose un bloc de terre entier extrait lors des fouilles autour du château. On y voit un tas de vêtements, des tasses…  Les effets personnels des victimes avaient été tout simplement enterrés dans le jardin. Se dire que c’est tout ce qu’il reste d’eux avec leur nom est affreux et un profond sentiment de révolte envahit certains de nous. Pour d’autres, cela viendra plus tard.
Nous continuons la visite. Étonnamment, nous arrêtons de suivre le chemin des victimes car « l’intention recherchée n’est pas de reproduire le chemin des victimes, encore moins de faire « ressentir » à leur place, mais de créer une distance sachant qu’il existe entre le visiteur d’aujourd’hui et les victimes de jadis un abîme infranchissable » selon le prospectus que nous récupérerons à la sortie…  On doit avouer que le concept nous laisse un peu perplexe… Mais même. Se retrouver dans cette pièce où des gens sont morts est dur. Guillaume nous situe les choses car tout est très mal indiqué dans cette partie et les installations ont étés détruites pendant la guerre pour effacer toutes les preuves du crime. Il nous explique aussi que Hartheim a été un lieu de test pour l’élaboration des chambres à gaz telles qu’elles ont été mises en place dans les centres d’extermination. C’est glaçant de se dire que les nazis préparaient tout et étaient, comme nous le répète Guillaume, très « scientifiques » dans leurs démarches. Que des Hommes puissent réfléchir froidement à la façon la plus efficace d’en tuer d’autres est juste inconcevable pour nous.  Puis vient la morgue. La seule chose dont nous avions envie était de sortir de cet endroit. Nous entrons dans la pièce où était le four crématoire lui aussi disparu pendant la guerre. Un éclairage au sol indique son emplacement. Pour beaucoup, c’est dans cette salle que le lieu et le poids de sa signification nous tombe vraiment dessus. Juliette doit sortir.
Dans une salle d’exposition un peu plus loin, Guillaume nous raconte comment deux des déportés espagnols qui avaient été envoyés pour détruire les preuves à Hartheim, ont trouvé le courage de cacher des documents dans un mur pour laisser une trace de ce qui c’était passé là. Ils sont revenus des camps et quand on leur a assuré que rien ne c’était jamais passé à Hartheim, ils ont demandé de casser ce mur précis. Sans ces deux hommes,  la sinistre histoire de ce lieu aurait pu être oublié à jamais et avec elle la mémoire de ses si nombreuses victimes.
Quand on ressort à la lumière du jour, le château ne nous paraît plus aussi beau… Ce lieu qu’on embrasse d’un coup d’œil de l’intérieur laissera des images gravées dans nos esprits alimentées par tout ce qu’on a vu dans les salles et que vient de nous dire Guillaume. C’est peut-être à Hartheim que nous commençons à prendre la mesure réelle du crime nazi, parce que ce lieu, avec sa taille humaine par rapport aux autres camps, permet d’imaginer très clairement les choses même s’il ne reste rien.
Vient le temps de commémoration devant les plaques sur un des murs de la cour. Tout le monde a la gorge serrée.  Robert, Soazig, Sarah et Serge dépose la gerbe. Nous ne lisons rien. Personne à Hartheim n’a laissé un témoignage, un poème… Ce silence inhabituel dans nos commémorations est lourd mais correspond au lieu et aussi à notre état d’esprit. La minute de silence est dure comme chaque fois et chargée d’incompréhension et d’horreur. Certains pleurent. Nous paraissons tous dans un état second. Il est possible que Guillaume ait fait un discours mais nous nous ne souvenons plus sur quoi. S’il y en a eu un, tout le monde était tellement bouleversé que personne n’a pensé à filmer alors que Laurence avait pris l’habitude de le faire.
Guillaume nous propose, pour ceux qui veulent, d’aller voir la boutique à la sortie du château. Mais pour la plupart d’entre nous, c’est beaucoup trop difficile de rester dans ce lieu. Nous nous asseyons dans l’herbe à la sortie du château. L’atmosphère est lourde. Personne ne parle, tout le monde est plongé dans ses pensées. Certains proposent des gâteaux mais personne n’a envie de manger. Les mouchoirs circulent, on se soutient comme on peut après cette visite qui nous a tous retournés. Après quelques minutes, nous nous dirigeons vers le côté Est du château où ont été déposées les cendres et les restes des victimes.  Il y a des plaques commémoratives sur la façade et Guillaume nous parle de Marie-Christine, conseillère générale énormément engagée dans la préservation de la mémoire qui nous a quittés en 2012 suite à un cancer. En 2009 lorsqu’elle accompagnait le voyage, ces mêmes plaques commémoratives étaient envahies par le lierre et elle a tout arraché. La voix de Guillaume se brise, il n’arrive pas à continuer. Serge lit un poème d’Apollinaire en sa mémoire. Les adultes et Marguerite qui la connaissait déposent une bruyère. Nous, nous ne la connaissons pas mais l’émotion nous submerge. La tension accumulée pendant cette visite mais aussi les derniers jours est trop forte. Et les larmes coulent, pour… tant de choses en fait, pour tant de gens…
Nous retournons vers le bus, Robert nous réconforte et pousse le fauteuil roulant sur lequel on déplace la gerbe. C’est lui qui nous soutient dans cette épreuve, c’est tellement surréaliste ! Nous nous prenons d’énormes « claques » comme nous avait prévenu Guillaume, mais lui qu’est-ce qu’il doit ressentir ! Il a vraiment une force incroyable en lui. Nous ne repartons pas tout de suite, retour à la case assis dans l’herbe à se réconforter mutuellement. On commence doucement à sortir de notre silence, quelque uns plaisantent, d’autres parlent avec Nicole, d’autres doivent s’isoler pour « digérer » le choc de la visite, Sandrine amène les bonbons… Une chose est sûre, ce château a changé encore quelque chose au fond de nous. La réunion du soir sera longue… Et les liens qui nous unissent sont plus forts que jamais.

Samantha, Rémy et Audrey M.