Dans le tram, hommage aux voyageurs de mémoire.

À Laure, Alice, Amandine, Carla, Guilhem, Julie-Anne, Julie, Luc, Margot, Mathilde, Mélissa, Nicolas, Nina, Pauline et Victor. À Guillaume, Geneviève, Michelle, Fatiah, Nicolas, Jérôme, Franck et Patrick. Mais surtout à Robert et Nicole et à tous les déportés, femmes, hommes ou enfants, résistants ou non, courageux, révoltés, timides, couards, amoureux, musiciens, intelligents, bricoleurs, rêveurs. Humains.
Écrit le 19 septembre 2015 dans le tram.

Je suis seule. Seule dans le tram. Seule dans le tram de ma vie. Les autres me regardent mais ne comprennent pas. Je suis seule. Des larmes coulent. Ils sont tous là, tous autour de moi. Leur visages m’apparaissent mais eux ne les voient pas. Je suis seule. Vous êtes là vous aussi. Je vous vois. Vous êtes dans le même état que moi. Mêmes difficultés, même amour, même besoin de parler. Mais pour le moment je suis seule. Je suis seule mais entourée, une solitude nouvelle, polyphonique. Je suis seule dans un tram qui file à toute allure le long de la voie, le long de la vie, le long de l’avenir. Je suis seule mais vous êtes avec moi. Je vous entends, je vous vois. Vous me parlez dans l’oreille, vous me chuchotez des secrets gardés, jamais écrits, jamais avoués, jamais terminés. Vous êtes tous autour de moi dans ce tram empli de ces gens qui rient, qui parlent, qui vivent. Le printemps refleurira. Mais je suis seule. J’ai quitté ma famille, j’ai quitté mes âmes, j’ai quitté mes cœurs. Eux ne comprennent pas pourquoi des larmes coulent le long de mes joues. Mes yeux deviennent des océans de fureur qui doivent tout lâcher. Les vannes s’ouvrent. Ma bouche s’ouvre. Je veux crier, on m’arrête, on me fait taire, on me dit qu’on est occupé et qu’on a autre chose à faire. On clôt ma bouche, on tait ma parole, on efface mes pensées, mes sentiments, mon témoignage. Telle d’autres avant moi j’aimerais parler mais je ne peux pas.
Une famille à côté de moi. Une vie, un souffle, un baiser, un rire. Une vie qui enfle, souffle, s’essouffle, se rabaisse, se tait et s’éteint. Un monde à mes pieds, si proche mais si loin. Un monde inaccessible. Mon monde. Je vous vois. Je vous entends. Je vous sens. Mais je suis seule. Un bruit, un souffle, un baiser. Une vie qui s’envole. Je suis seule. Ils ne peuvent pas comprendre. Et moi dans ma solitude je ne veux pas parler. Je ne me sens pas assez forte. Je ne suis pas forte. Je suis faible et vous si puissants, si grands dans votre déshumanisation. Ils ont essayé, ils n’ont pas réussi. Vous êtes le passé, je suis l’avenir. Je tiens notre monde entre nos mains. Un bruit, une musique, un souffle, un baiser, une vie qui s’envole. Et moi qui reste là. Je suis larguée de l’univers, larguée de la vie. Je ne peux plus respirer. Alors je crie. Je chante. Je chante ma douleur, ma haine, ma tristesse, leur amour, leur âmes, leur vie qui s’envole. Je chante mais on ne m’ écoute pas. Le bruit du tram efface mes propos. On ne m’écoute pas mais peu m’importe. Je continue à chanter. J’ai compris la parole transmise. Je chante pour eux, morts trop tôt, morts fauchés en plein vol, pleins de vie, vies gâchées, vies oubliées, vies qu’on oublie. Leur nombre on le connaît. Leurs noms on les a oubliés. Je chante pour vous, enfants de cette terre si belle mais qu’on tue. Je chante pour vous qui ne m’écoutez pas, qui marchez vite, qui courez presque. Je chante pour vous qui oubliez notre passé, qui oubliez de quoi nous sommes faits. Mais je chante car je sais qu’un jour vous m’entendrez. Petite fille à côté de moi, tu es l’avenir de notre monde. Tu ne le sais pas encore mais ta vie transformera notre société obnubilée par l’argent et la technologie qui s’oublie et oublie ses parents.
Je chante enfin pour vous, mes sœurs, mes frères, ma famille, mon âme, mon cœur. Je chante pour vous qui me comprenez, qui ressentez les mêmes choses, les mêmes envies, les mêmes besoins, la même urgence. Nos chants s’entremêlent et forment une mélodie qui enfle, qui emplit l’espace, qui s’engouffre dans toutes les maisons, dans toutes les oreilles, dans tous les esprits. Nous sommes un, nous sommes dix, nous sommes cent, nous somme des milliers, des milliards. Nos voix deviennent roques, nos bouchent s’assèchent mais nous continuons à chanter. Et moi dans ce tram qui me mène vers mon avenir je ne suis soudain plus seule. Le printemps refleurira.

Ils me regardent. Ils me dévisagent, me jugent, m’observent. Ils me découpent en morceaux, scalpels. Je ne suis plus comme vous qu’un morceau, un stück. Je ne suis plus vivante. Alors j’ouvre les yeux et je parle. Je leur parle de vous, envoyés dans un endroit clos, éloigné de tout et pourtant de l’autre côté du lac un village. Ils ne savaient pas disaient-ils. Ils ne savaient pas. Vous me regardez, vous tentez de me réduire au silence mais je résiste. Je parle de vos chants, de vos dessins, de vos actes. Vous étiez solidaires, nous sommes seuls. À peine nous retournons nous sur un corps dans la rue. Je vous crie au visage. Je hurle. La fête foraine couvre mes cris. Je danse alors. Si vous ne pouvez m’entendre, du moins pouvez-vous me voir. Las. Votre image vous intéresse plus que l’ombre du reflet de leur vie. Vous vous maquillez, vous vous coiffez, vous vous habillez et votre esprit reste vide. Eux n’avaient rien. Vous avez tout mais cela ne vous suffit pas. Vous ne pleuriez pas sur votre sort, vous compreniez la nécessité de survivre pour rentrer et parler. Ils ne vous ont pas écoutés. Vous vous êtes tus. Aujourd’hui je parle pour vous. Je recouvre ces années bouche close de mes lignes et de mes mots. Je chante pour couvrir le vide, je danse pour combler les silences. Eux aujourd’hui ne m’écoute pas plus qu’eux hier. L’histoire se répète, la boucle se boucle, la vie continue et vous restez sur le banc de la vie. Mais aujourd’hui je ferai en sorte que votre mémoire survive. Je continuerai la parole, je ressusciterai les morts. Le printemps refleurira.

Je laisse le tram s’éloigner. Je le laisse emporter mes paroles. Les passagers ne m’ont pas regardée. Je suis passée inaperçue, seule au milieu de la foule et pourtant si entourée. Demain je parlerai. Demain ils comprendront. Demain la vie continuera. Le printemps refleurira.

Des pas. Des pas dans les tiens. Des pas qui accélèrent. Ton souffle. Des pas qui s’estompent et disparaissent.
D’autres pas. Tu avances, cours à ses côtés. Tu sais maintenant, tu t’accroches. Trop tard, trop lent. Elle disparaît dans la brume. Tu pleures, des larmes de rage. Tu n’as pas su parler.
Soudain d’autres pas. Des dizaines, des centaines, des milliers de pas. Ceux-là t’entourent, te suivent, te portent. Tu n’es plus seul dans la nuit. Tu as trouvé tes oreilles, ils ont trouvé ta voix. Le printemps refleurira.

Ils me regardent, ils m’écoutent, ils m’interrogent. Ils guettent une parole, un souffle, une larme. Je ne peux leur parler. Je suis leur chair mais je ne peux pas. Ils m’interrogent, je me tais. Ils ne comprennent pas. Je ne veux pas leur parler. Ils insistent, je crie. Je pleure et je leur parle de vous. Tu avais douze ans et toi cinquante. Vous étiez si proches, si semblables à l’heure de votre mort. Vous n’étiez pour l’histoire que deux cadavres en plus, deux corps anonymes. Tu avais douze ans et toi cinquante. Votre nom a disparu mais moi je vous connais.
J’ai quatorze ans. Tu étais né le même jour que moi. Ces camps tu les connais. Ces souffrances tu les as endurées. Laisse-moi te décharger de cette douleur. Laisse- moi prendre ce poids, le transmettre à mon tour, perpétuer la mémoire. Tu t’appelles Robert, je m’appelle Violette et nous étions nés le même jour. Le printemps refleurira.

Sachsenhausen

Nous sommes le mercredi 19 août et le jeudi 20 août.

Le bus tourne lentement dans une jolie rue bordée de maisons coquettes. Étonnés, nous entendons Geneviève nous dire que nous sommes arrivés à destination. Devant nous, un mur gris, en plusieurs parties espacées de quelques mètres. Juste à côté, un parking, où le bus se range. Nous descendons en file indienne et entrons dans un bâtiment assez récent semble-t-il.

tous autour du plan de Sachsenhausen Explications de l’organisation et de la construction du camp, par notre guide, autour du plan du camp.

 

De l’autre côté, un plan en relief du camp de Sachsenhausen. Groupés autour de cette table en métal, nous écoutons notre guide nous expliquer l’histoire de ce camp de concentration. Soudain elle nous trace du bout du doigt un fin triangle sur le plan. Ébahis, nous comprenons que cette infime partie est ce qui est aujourd’hui « visité », accessible.

Le groupe s’ébranle alors et nous nous engageons dans une allée bordée d’un haut mur à sa gauche. Celle ci semble sans fin mais nous apercevons une grille au loin. Ici nous tournons à gauche. Voilà, ces plusieurs mètres parcourus sont un côté du tout petit triangle central autour duquel s’organise le camp. L’immensité et la complexité du système concentrationnaire nous apparaît alors. Car si nous connaissons les camps d’internement, de concentration et d’extermination, leurs kommandos restent encore incomplets. Et pourtant, si nous regardons une carte de l’Europe centrale, elle est remplie d’une infinité de points noirs, si froids, si distants pour représenter l’horreur de ces camps.

Derrière nous, un groupe de policiers en formation. On nous explique que ceci a pour but d’éviter les dérives extrémistes de leur part. Cependant, leur uniforme me rappelle trop celui des SS. De plus, nombres de ces bourreaux nommés par ces initiales furent formés ici. Je ne peux empêcher un malaise de m’envahir.


Nous franchissons le mur et arrivons dans un bois. Par terre des pommes de pin et de l’herbe. Nous entourons Robert que nous entendons témoigner pour la première fois. Assis sur son siège, il semble d’autant plus fort et plus grand. Sa dignité me touche.

 

premier témoignage de RobertPremier témoignage de Robert, avant de rentrer véritablement dans l’enceinte du camp.

Un portail nous fait face. Noir, sombre, haut, froid. Exterminateur. Dessus, la trop célèbre phrase : « Arbeit Macht Frei ». Le travail rend libre. Une dernière ironie des National-socialistes, un dernier ricanement qu’on souffle au front des déportés. Et le portail qui se referme dans un claquement, le dernier espoir qui disparaît. Aussitôt remplacé par un autre, d’espoir.

Arbeit macht frei

Le portail à l’entrée de Sachsenhausen : « Arbeit Macht Frei ».

entrée sachsenhausen 2Entrée du camp de Sachsenhausen.

C’est dans ces lieux de larmes et de douleurs, dans ces lieux de mort et de froid, dans ces lieux où l’on voulait déshumaniser les hommes et les femmes, c’est dans ces lieux que la solidarité et l’entraide fut la plus forte. Partout, on se soutenait, on s’encourageait. Ici on dessinait, là on chantonnait. Cependant il ne faut pas se mentir : de même que les déportés n’étaient pas des  » héros », le système concentrationnaire exacerba chez certains ce qu’il y a de pire dans l’homme. Comme par exemple ces bordels, constitués de déportées, construits dans le camp pour récompenser les déportés. Mais comment leur en vouloir ? Moi je ne peux pas. C’est sur les responsables de ce génocide que je reporte toute ma haine, toute ma douleur, toute mon incompréhension. Afin que cela ne se reproduise plus. Jamais.

Nous nous avançons sur cette immense esplanade. Comme ces hommes et ces femmes, nous sommes abasourdis par la taille de l’enceinte. Nous étions seuls dans le camp, il n’y avait aucun bruit, excepté le bruit de nos pas sur les cailloux. Pourtant, durant la dure vie des déportés dans les camps, un bruit infernal les accompagnait, tous les jours. Nous avons eu beaucoup de mal à nous imaginer ce bruit tandis que nous étions dans le calme absolu. Mais il ne faut pas l’oublier, car cela faisait partie intégrante de l’univers concentrationnaire subit par les déportés.

La proximité du camp et du village m’a également surprise. Les déportés ont témoigné avoir entendu les cris des enfants du village, il était alors impossible que les villageois n’entendent pas les déportés. Et puis, ils voyaient les wagons et les camions arriver.

Robert nous raconte que lorsque lui et ses camarades sortaient du camp de Dora, les enfants qui les voyaient leur jetaient des cailloux, les insultaient, les méprisant. Comment peut-on donc affirmer que le peuple allemand ne savait pas? Il y avait des kommandos partout sur le territoire. Les odeurs qui sortaient des cheminées des fours crématoires pouvaient se sentir à des kilomètres. Les déportés, servant de main-d’œuvre gratuite et inépuisable pour les usines, côtoyaient les ouvriers.

Comme eux, nous regardons ensuite autour de nous. À notre droite et à notre gauche, des baraques.

Baraque

Emplacement de baraque.

Le triangle si reconnaissable et très visible d’ici. Un triangle qui se retrouve jusque sur les vestes des déportés, si on peut appeler veste un bout de tissu rayé jeté sur des épaules décharnées.


Devant nous, accroupis par terre, un groupe de jeunes travaillent afin de conserver Sachsenhausen en bon état. Afin de ne pas oublier. Et cette simple image me donne de la joie : la jeunesse dont je fais partie n’oublie pas, elle prend le flambeau de la connaissance et transmet la mémoire.


Nous tournons à gauche et nous nous arrêtons devant des plaques posées sur le mur. Plaques pour les juifs, pour les homosexuels, pour les résistants, pour les tziganes, pour les français, les allemands, les autrichiens, les polonais… Selon la tradition juive, quelque uns déposent une pierre sur certaines.

 

plaques en hommage aux déportésPlaques en hommage à tous ceux qui sont passés par là…

 

stèles commémorativesStèles commémoratives selon le rite juif.

Nous continuons, encadrant toujours Robert. À partir de là, je ne sais plus ce qui relève du premier ou du deuxième jour où nous sommes allés à Sachsenhausen. Mais ce que je sais, c’est que notre passage dans les restes des fours crématoires me marqua vivement. Les restes de ces fours, donc. Si étroits et pourtant. Ils arrivaient très bien à effacer le souvenir des êtres passés ici. Faits de brique et pourtant plus forts que les corps sans vie des âmes arrachées.

fours crématoires de ScahsenhausenFours crématoires de Sachsenhausen.

Nous déposons une gerbe sur ces témoins et complices de l’atrocité nazie. Une minute de silence pendant laquelle nous prenons conscience pour la première fois du lieu où nous nous trouvons. Des larmes coulent, des bras se serrent.

gerbeGerbe déposée près d’un monument en hommage à des déportés décédés ici.

Nous sortons de cet endroit aride et sombre et descendons jusqu’au tas de bois devant lequel nombre de déportés furent pendus ou fusillés. Les traces de balle sont encore présentes, de même que les crochets au bout desquels se balançaient les cadavres rayés. Un gémissement, une larme de nouveau.

endroit de pensaisons des déportésEndroit de pendaisons des déportés.

découverte de l'horreur nazie

Découverte de l’horreur nazie.

Robert parle, de sa bouche sort un flot de paroles. Nous écoutons, concentrés, timides et à la fois plein de soutien envers cet homme qui a bravé les nazis et leur a fait un joli pied de nez en restant vivant et en témoignant pour ses camarades déportés.

Le tour de la place d’appel s’achève, nous entrons maintenant dans une baraque. Derrière une vitre, des lits superposés alignés. Si étroits et si courts qu’on y entrerait avec peine. Et pourtant ils étaient plusieurs allongés là, têtes bêches, à se serrer les uns contre les autres pour garder le plus de chaleur possible.

lits déportés

Lits superposés dans lesquels les déportés devaient s’entasser au moins à 4.

Nos journées s’achèvent. Nous ressortons de ce lieu, emportant avec nous des images, des sensations, des pensées et un but ancré en nous à tout jamais : parler, instruire, faire comprendre son passé à cette génération qui est la notre et qui a l’avenir entre ses mains. Comme l’a dit Charlotte Delbo : « La vie a le dernier mot puisque quelqu’un revient et parle ».

Alors parlons, rions, expliquons, aimons, vivons, afin que le printemps refleurisse.

Violette, Amandine, Nina et Pauline.

Ravensbrück

Nous sommes jeudi 20 août. C’est notre troisième jour de visite.

Après avoir visité le camp de concentration de Sachsenhausen dans la matinée, nous partons pour Ravensbrück, situé à 80 kilomètres environ de Berlin. Petit à petit, une certaine appréhension nous gagne. Pour plusieurs raisons.

En effet, ce camp de concentration est réservé aux femmes, même si, à la fin de la guerre, des hommes y sont aussi déportés. Les détenus sont les opposants politiques, les personnes considérées comme appartenant à une race inférieure (Juifs, Tziganes,…), les « asociaux » et les détenus de droits communs. Énormément d’enfants sont nés, ont grandi  et souvent sont morts dans ce camp.

Les déportées servent de main-d’œuvre dans les usines d’armement et les industries alentours.

L’ « infirmerie » du camp sert à une série d’expérimentations sur les femmes déportées : stérilisations, tests de médicaments,… Ici, la température peut atteindre -22°C, mais les déportées sont dépouillées de leurs affaires et tondues à leur arrivée. Elles ne portent ensuite qu’une légère tenue rayée brodée de leur matricule.

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« Deux heures après… ». Dessin de Violette Rougier-Lecoq, Témoignages 36 dessins à la plume.

Mais c’est aussi dans ce camp de Ravensbrück que Robert est transféré depuis Dora, par le biais des « Marches de la mort », et qu’il est libéré en avril 1945. Il retourne sur les lieux de ses souvenirs les plus douloureux. Chaque jour, il a perdu ses camarades, et chaque jour, il a souffert de la barbarie nazie. Nous commençons à comprendre la force et le courage que doit déployer Robert lors de ce voyage, pour ne pas se laisser envahir par ses émotions.

Les « Marches de la mort », que Robert a dû faire, sont des marches imposées aux déportés des camps de concentration lors de leur évacuation. En effet, face à l’arrivée des troupes alliées, les nazis jettent les déportés sur les routes et abattent tous ceux qui, épuisés, ne peuvent plus avancer. Ceux qui le peuvent trébuchent sur les corps tombés de fatigue de leurs camarades. Personne ne doit s’échapper vivant de l’univers concentrationnaire pour prouver son atrocité.

Lorsque nous sommes arrivés au camp, notre guide s’est adressée à Robert, émue de voir un déporté dans le camp même où il fut il y a soixante-dix ans. Elle lui montre deux numéros de matricule, associés à son nom dans les archives du camp. L’un est celui qui définissait son identité aux yeux des SS, qu’il devait connaître par cœur en allemand : 30 410. L’autre numéro l’étonne : il ne le connaît pas. Il explique qu’il ignore avoir eu un numéro spécifique dans ce camp, pour le peu de temps qu’il y est resté.

Nous nous dirigeons ensuite vers le musée du camp, récemment ouvert.

Après l’avoir visité, nous passons l’enceinte du camp en empruntant l’ « entrée » des déportés.

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Devant nous se dresse une immense étendue de mâchefer. À notre droite, une sorte d’estrade carrelée, ce qui reste des douches et des cuisines. Nous poursuivons notre avancée, mais en foulant le mâchefer, le bruit est infernal, nous avons du mal à marcher avec nos chaussures. Nous essayons d’imaginer la difficulté des déportés à se déplacer avec leurs sabots de bois, l’assourdissement que cela provoquait, continuellement. Nous nous tenons sur la place d’appel.

Plus loin, Guillaume nous arrête devant l’emplacement de la baraque numéro 6.

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Il nous relate le combat des femmes formidables à l’intérieur de ce camp, et en particulier de Marie-Jo CHOMBART DE LAUWE, résistante française. Elles se sont battues pour la survie des enfants du camp. Plus de huit cent cinquante enfants ont vu la vie à Ravensbrück et ont grandi dans la baraque numéro 6. Seulement très peu d’entre eux ont survécu, grâce aux soins prodigués par ces femmes si courageuses. En effet, Marie-Jo CHOMBART DE LAUWE a témoigné : « Quand j’ai été emmenée dans cette chambre pour m’occuper des bébés, c’était atroce, car ils mouraient tous au bout de quelque temps. Nous étions trois infirmières, trois jeunes filles dont une Yougoslave avec qui je m’entendais très bien et une Tchèque. La Kinderzimmer était une toute petite pièce en longueur avec deux châlits, sur deux étages superposés. Nous couchions les nouveau-nés en travers des lits et nous n’avions pratiquement rien pour les changer. On disposait d’une seule couche de change par jour. ». Elles ont dû négocier auprès des SS pour avoir cette couche quotidienne.

Les mères, qui étaient sous-alimentées et épuisées, ne pouvaient pas produire de lait maternel, c’est pourquoi les femmes ont fabriqué des tétines avec des bouts de gants en caoutchouc percés pour leur faire boire de l’eau, malheureusement non bouillie et non potable. Elles volaient des vêtements pour vêtir les nourrissons.

Leur combat est étonnant et rudimentaire mais essentiel. La solidarité et le courage qui existe dans les moments les plus durs de l’existence est quelque chose de touchant, de frappant. Guillaume nous raconte d’ailleurs une histoire qui nous a tous profondément émus. Marie-Jo CHOMBART DE LAUWE, en voyant une femme dans un camion qui allait être transférée, a enroulé l’enfant de cette femme dans des draps puis l’a jeté dans le camion pour le rendre à sa mère : « Vous avez oublié votre linge ! ».

Ces femmes déportées ne cessent jamais d’espérer, de croire en la liberté. Elles sont remplies d’audace et de camaraderie. C’est grâce à cela qu’elles ont préservé les vies de ces enfants, qu’elles ont transmis l’espoir à celles et ceux qui les entouraient, malgré l’enfer que tous vivaient.

Pendant que Guillaume parle, nous sommes tous bouleversés : beaucoup d’entre nous pleurent, et tout le monde pense à ces personnes victimes de ce système concentrationnaire. À ces enfants, innocents, qui ont grandi dans cette horreur et qu’ils ont subi. À toutes ces femmes, à tous ces hommes. Et aussi, pour certains, à nos mères. L’émotion est trop forte, la pression trop intense. Nous nous réconfortons tant bien que mal, adultes et adolescents, avec des mots doux, mais surtout par le silence, le regard et l’étreinte.

En nous remettant tout doucement de nos émotions, nous entrons dans la prison.

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Aujourd’hui, chaque cellule contient un mémorial, propre à chaque nation. Dans la salle consacrée à la France se trouvent les Roses de Résurrection, à l’intérieur d’un triangle de verre, symbole de la Déportation. Il y a aussi une plaque de commémoration : « À la mémoire de Geneviève de Gaulle, de Germaine Tillion et de toutes leurs camarades déportées de France à Ravensbrück et dans les Kommandos entre 1941 et 1945 ».

Nous passons de salle en salle, afin d’honorer la mémoire de chaque déportée, de chaque nationalité.

Nous sortons. En face se dresse le mémorial, surplombant le lac baigné de soleil. Guillaume nous mène devant un passage très étroit. C’est probablement ici que nombre de déportés ont été fusillés.

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À notre gauche, la salle des fours crématoires, avec ses deux cheminées.

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Nous entendons des cris joyeux derrière nous. Nous découvrons que des personnes se baignent dans le lac, là où tant de cendres provenant des fours crématoires ont été déversées. Nous nous demandons, choqués, comment font-ils pour n’éprouver ni respect ni gêne, en étant là, à seulement quelques mètres du camp.

Le groupe entre dans la salle des fours crématoires. Nous distinguons deux  fours, dont un percé de deux portes. L’un est en brique : il a été construit en même temps que le camp. L’autre est en métal : il a dû être rajouté au vu du trop grand nombre de corps à brûler. Nous voyons que celui-ci est assemblé, des usines s’étant spécialisées dans la production de fours crématoires. Les portes sont minuscules, du fait de l’extrême maigreur des corps des déportés.

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Robert reste silencieux, il a le visage sombre. Cela nous fait bizarre, il est d’habitude si jovial.

Nous sortons et Guillaume nous arrête devant un emplacement délimité par des barres de béton : c’est là que, chaque jour, les tas de corps attendent d’être brûlés.

Ensuite, nous apercevons l’alignement d’une multitude de Roses de Résurrection rouges, plantées en hommage à tous les déportés de chaque pays qui sont morts ici. Parce que d’autres avaient décidé que leur vie s’arrêterait là.

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Nous nous approchons ensuite du lac et nous nous mettons tous autour du mémorial. C’est une femme portant un enfant mort dans ses bras.

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Robert, Jérôme et Guilhem déposent une gerbe au pied de la statue. Une minute de silence s’impose. Puis Alice, Julie, Julie-Anne, Mélissa, Nicolas, Pauline et Violette lisent deux poèmes : Alerte, écrit par Jeanine MORISSE, et Fraternité, écrit par Lily UNDEN, toutes deux déportées à Ravensbrück.

Guillaume commence ensuite son discours, nous expliquant toute l’importance et la complémentarité de nos valeurs : la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Il nous questionne : « Comment peut-on faire fonctionner ensemble la Liberté – je fais ce que je veux, y compris sans tenir compte des autre – avec l’Égalité – je suis comme que les autres, nul n’est au dessus, nul n’est au dessous ? ». Il nous fait comprendre que c’est la Fraternité qui rassemble et fait fonctionner ensemble la Liberté et l’Égalité, que c’est ce qui donne du sens à la société. Nous prenons conscience ensuite que ce qui découle de la Fraternité, c’est la Laïcité : elle n’interdit pas. Elle permet, rend possible le fait de croire ou de ne pas croire. Elle respecte les droits de chacun. Elle authentifie le vivre ensemble. Et elle n’est pas qu’une question de religion.

Nous chantons la Marseillaise, le Chant des Partisans et le Chant des Marais. Cela nous rassure, nous soulage un peu : nous nous sentons tellement perdus et déstabilisés, sans repères. Certains d’entre nous pleurent, et nous tenons tous la main.

Après ce moment, Guillaume nous mène à l’endroit où les œillets rouges sont lancés dans le lac, en signe d’hommage et de commémoration. Robert et Nicole lancent les deux premiers œillets.

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Et là, Robert se retourne, s’éloigne, la tête dans les mains. Il pleure, pense à tous ses camarades, qui ne sont plus là, qui n’ont pas survécu comme lui. Il se répète que ce n’est pas possible, que ce n’est pas possible. Son esprit part, rejoint ses camarades dans le camp. Nicole et d’autres d’entre nous l’entourent, le soutiennent. Chacun de nous est profondément troublé par cette scène. C’est la première fois que nous voyons Robert verser des larmes, que nous le voyons dans cet état-là, submergé par son passé.

Tour à tour, nous lançons notre œillet. Nous nous recueillons chacun à notre manière, en marchant, en s’asseyant, en s’enlaçant.

Nous devons reprendre la route, mais c’est dur de partir. Chacun monte dans le bus, à son rythme. Le silence règne sur la route, chacun essayant de « digérer » ce que nous avons vu. Nous ne parlons pas : nous repensons à toutes ces victimes, à toute cette injustice que nous avons du mal à comprendre sur le moment. Nous n’arrivons pas encore à mettre de mots sur toutes ces émotions, sur toutes ces questions qui nous envahissent.

Amandine, Nina et Pauline.

ALERTE

Sur le plateau où trois bouleaux

Dansent dans l’ombre

Dans la boue noire

Où collent et claquent nos pas

Le ciel plein de nuages joue un drame.

Les yeux fermés, je marche

Géante, les pieds collés au monde.

Ma tête longue ploie sous les étoiles.

Vent, tu viens au-devant de moi

Tu accours, tu m’enlaces

Ta main glisse et me glace

Je ne puis rien et me laisse à toi.

Nue, je m’abandonne

À la caresse de ton amour.

Dans la nuit sinistre, je glisse

Petite, tu m’as prise dans tes bras

Tu me portes au-dessus de tout mal,

Dans le firmament le drame se finit.

Le sang gicle sur ma robe

Avec d’étranges lueurs roses

Où lugubre, chante la mort.

Jeannine MORISSE

FRATERNITÉ

J’ai oublié ton nom, ton visage, tes yeux,

Je sais pourtant que nous étions à deux

Pour tirer le rouleau qui écrasait les cendres,

Et que tu me parlais avec des mots très tendres

De ton pays lointain, d’avenir, de beauté !

J’ai oublié ta voix, ta langue et ton accent,

Compagne inconnue ; mais à travers le temps

Je sens me réchauffant ta main toujours présente

Quand il faisait si froid, quand, glissant sur la pente,

Nous poussions à deux un si lourd wagonnet.

J’ai oublié le jour, la semaine et l’année

Quand, à côté de moi, tu fus soudain nommée

Et que tu m’as quittée, allant vers ton destin !

Mais j’entendrai toujours en d’autres clairs matins,

Les coups de feu claquer et se répercuter.

J’ai oublié ta voix ta prière et ton nom

Mais je sais que ta vie, ta vie dont tu fis don

À ta chère patrie et à l’humanité,

N’a pas été perdue et n’est pas effacée,

Qu’elle vit et revit dans la fraternité.

Lily UNDEN

CHANT DES PARTISANS

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on  enchaîne,

Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme

Ce soir, l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades,

Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades,

Ohé les tueurs, à la balle et au couteau, tuez vite.

Ohé saboteur, attention à ton fardeau dynamite…

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères

La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.

Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.

Ici, nous vois-tu, nous on marche et nous on tue… nous on crève…

Ici, chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.

Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place.

Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.

Chantez compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute…

CHANT DES MARAIS

Loin dans l’infini s’étendent

Les grands prés marécageux

Pas un seul oiseau ne chante

Dans les arbres secs et creux.

Ô terre de détresse

Où nous devons sans cesse

Piocher, piocher !

Dans ce camp morne et sauvage

Entouré de murs de fer

Il nous semble vivre en cage,

Au milieu d’un grand désert.

Ô terre de détresse

Où nous devons sans cesse

Piocher, piocher !

Bruits de pas, et bruits des armes

Sentinelles jour et nuit

Des cris, des coups, des larmes,

La mort pour celui qui fuit.

Ô terre de détresse

Où nous devons sans cesse

Piocher, piocher !

Mais un jour, dans notre vie,

Le printemps refleurira.

Libre, alors ô ma Patrie,

Je dirai : tu es à moi !

Ô terre d’allégresse

Où nous pourrons sans cesse

Aimer, aimer !