Lettre ouverte à deux voix

Le 31 mars 2017, nous étions penché·e·s sur les sujets du CNRD, essayant de traiter le sujet de la déshumanisation dans l’univers concentrationnaire nazi. Il y a presque un an maintenant, Éléa, 20 autres lauréat·e·s et moi-même partions pour l’Autriche, pour un voyage de mémoire. Aujourd’hui, nous souhaitons retranscrire ce que nous y avons vécu et par-dessus tout ressenti à travers une écriture à deux voix, qui se sont croisées et plus jamais quittées depuis ce voyage hors du commun, nous faisant découvrir à la fois notre histoire et changeant notre vision du monde. Cela peut paraître étrange, mais ce n’est pas une hyperbole que de dire que ce fut un voyage qui nous a fait·e·s grandir.
Éléa et moi avons une écriture bien différente. Pour l’instant, je vais écrire sous la forme d’une lettre ouverte, moi qui n’ai raconté ce voyage à personne dans sa totalité, en m’adressant à un « tu » non défini, le « tu » qui souhaite entendre cette histoire, le « tu » qui l’a vécue, dans un tourbillon d’images, de sons et d’odeurs entremêlé·e·s.

À toi, ce « tu » indéfini,

Cela fait un certain temps que je suis « censée » commencer à écrire, mais je n’y arrivais pas jusqu’à ce jour, de peur de ne pas trouver les bons mots, les mots justes pour définir les émotions qui nous ont parcouru·e·s pendant les dix jours de nos vies que nous avons passés, du 16 au 25 août 2017, en compagnie de Charline, Charlotte, Baptiste au pluriel, Manon au pluriel, Lucile, Nolwenn, Ana, Élise, Émeline, Guéhane, Guillaume, Lucie au pluriel, Gene, Oriane, Florian, Jérôme, Corentin, Liora, Laurine, Sonia, Estelle et Yazid.
Le 16 août 2017, nous sommes donc parties en compagnie de cette petite troupe à destination de Vienne, puis du kommando de Melk. Jusqu’à ce jour là, même si cela faisait plusieurs mois que l’on nous répétait inlassablement que nous allions prendre une claque lors de ce voyage, nous ne comprenions pas. Moi, le « je » défini de cette écriture à quatre mains, ai vécu cette première visite de manière froide et déconnectée, sans réellement comprendre, en voyant des gens pleurer autour de moi, des futur·e·s camarades, des personnes avec qui j’allais bientôt nouer des liens. L’impression d’être en sortie scolaire persistait. J’avais du mal à comprendre que ce que je devais prendre en compte à ce moment là n’étaient pas tant les faits historiques que l’on nous énonçait, mais bien les émotions que les lieux me procuraient. Car oui, les lieux peuvent bien nous faire ressentir des choses, nous en avons fait l’expérience. C’est le lendemain matin que, émotionnellement parlant, « mon » voyage a réellement commencé. Nous avons visité Gusen, un kommando du camp de Mauthausen, dont le mémorial et le petit musée situés à son ancien emplacement ont été instaurés et sont toujours gérés par Martha, une femme des plus fortes que j’ai rencontrée. Elle a pour ainsi dire perdu des proches qui l’accusaient de remuer le couteau dans la plaie, dans ce pays où le négationnisme est extrêmement courant, répandu. La visite a duré environ trois heures, durant lesquelles j’ai retenu les larmes, mes larmes. Je ne souhaitais en aucun cas montrer ma « fragilité », même si d’autres le faisaient (encore que pleurer n’est pas nécessairement preuve de fragilité, surtout pas dans ce contexte là, au contraire… Mais c’était alors ma pensée). Dans le musée, j’ai eu la tête qui commençait à tourner, chamboulée par tant de sentiments tels que la colère, l’indignation d’abord, quand Martha nous relatait toutes les atrocités commises ici, là où nous nous tenions désormais, puis une envie de pleurer, de pleurer les centaines de milliers de vies perdues encore une fois là où nous nous tenions, des êtres qui n’étaient coupables de rien sinon de vivre, d’être une entrave au régime nazi, de ne pas correspondre à l’idéologie de ce nouveau « parti », élu démocratiquement. Pendant notre visite, Corentin a fait un malaise. Sans que je sache réellement pourquoi, cela m’a marquée. N’importe qui du groupe aurait pu être à sa place à ce moment là. En fait, tout le groupe était à sa place.
Le sternum est considéré comme le centre des émotions . C’est pour cela que lorsque vous êtes stressé·e, que vous ressentez un élan d’amour ou d’angoisse ou une immense tristesse, vous ressentez un chatouillement dans le haut du ventre, comme si vos émotions se mélangeaient, s’entrechoquaient, jusqu’à ce que nous arrivions à remettre de l’ordre dans ce chaos hormonal.

Quand à moi, « je » indéfini de cette expérience, je pense comme toi que l’existence d’un tel chaos est indéniable, or mes toutes premières images de réactions physiques jaillissent tout droit d’Ebensee. Chacun·e sera d’accord pour dire que l’atmosphère y était pesante, et l’émotion intense. Moi-même, j’ai regardé les yeux inondés de larmes de ces presque inconnus, de ces lauréat·e·s aux noms qu’on peinait à retenir. Je pense que c’est au moment où je me suis reconnue en eux·elles, au moment où j’ai réalisé que nous étions tous désarmé·e·s et profondément choqué·e·s, que ces inconnu·e·s loufoques sont devenus de véritables ami·e·s.
L’action de pleurer est bien souvent mécanique. Le système nerveux végétatif envoie aux glandes lacrymales l’ordre de produire des larmes et ces dernières débordent de l’œil. Or, à Ebensee, nos larmes étaient de sang et de chair, nos larmes étaient de mots et d’images. Nos larmes coulaient sur nos joues et sur le monde pour faire refleurir le printemps.

Le monde a eu son printemps. C’est désormais à nous de le cultiver. C’est notamment à travers ce voyage de mémoire que nous y avons contribué et que nous continuerons à le faire.

Ebensee fut, comme on a pu le ressentir pendant notre « visite », le moment le plus dense et fort en émotions du voyage. Que ce soit pendant ou après, tout de suite après ou longtemps après, c’est le premier souvenir qui mobilise quelque chose de plus complexe et de plus profond qu’une simple zone de notre cerveau lié à la mémoire. Se rappeler de ce que nous avons vécu à Ebensee nous fait entendre l’écho de nos émotions passées et présentes, même/surtout un an plus tard. Ebensee, ce fut une ronde des émotions, un tourbillon de chagrin, une rivière de nos larmes, nous liant à jamais d’un lien plus puissant et fort qu’auparavant.
Ce jour là fut réellement le premier jour du voyage que nous vécûmes ensemble. De retour à l’hôtel, lors de la traditionnelle réunion du soir, les cœurs s’étaient rapprochés, l’atmosphère était enfin réchauffée.
Le souvenir le plus intense que je garde d’Ebensee se situe dans le cimetière du camp, à deux pas de charmantes habitations, un homme tondant sa pelouse en nous regardant de travers au-dessus d’un portail donnant directement sur le cimetière, unique frontière entre mémoire et négationnisme. À cet instant, le discours de Guillaume a pris fin, et alors je suis partie en direction de quelques marches qui descendaient vers le petit espace aménagé pour les panneaux en plexiglas sur lesquels étaient inscrits les noms des milliers de déportés du kommando d’Ebensee.
Il y avait trois marches . À chaque marche que je descendais, mes yeux s’emplissaient un peu plus de larmes contenues. Arrivée en bas, la vue brouillée, je me sentais débordée par toutes ces émotions intériorisées depuis le début du voyage. Aujourd’hui encore, j’en garde le souvenir clair, et mon corps revit avec moi cet instant que je n’oublierai pas, jamais. L’écrire, c’est le fixer à jamais, c’est aussi plus facile que de le dire à voix haute, à un toi : un « tu » indéfini qui s’intéresse à notre histoire sans l’avoir vécue à nos côtés.

Toi, qui n’a pas eu la chance de participer à un tel voyage, tu n’as peut-être pas, comme nous, avant de décoller pour l’Autriche, eu l’occasion de prendre conscience d’à quel point notre monde est fragile, d’à quel point ce qui permet à certains de parler librement, de sortir de chez eux librement, d’écrire librement, de vivre librement, est fragile. La seconde guerre mondiale et ses atrocités, avec en tête la déportation et l’exécution de millions de personnes innocentes a façonné le monde dans lequel tu vis, dans lequel je vis aujourd’hui. Elle a forcé la création d’organismes tels que l’ONU, le HCR, qui œuvrent encore aujourd’hui pour une paix durable, quand bien même le HCR ne devait durer que trois ans. Il est facile d’oublier ce qui dérange, comme le font si bien les habitants du petit village d’Ebensee. Il est facile de se laisser convaincre par le discours populiste qui se répand (de plus en plus rapidement dans le monde), d’oublier les valeurs qui pourtant nous sont chères en les considérant comme acquises. À toi, à nous, de lutter pour garder la mémoire vive.
Nous, nous étions vingt-huit. Au fond de nos yeux, au creux de nos cœurs, nous étions des milliers. Chaque larme peignait sur nos visages la mémoire de ces corps entassés, de ces noms oubliés, de ces âmes envolées. Puissante et forte, l’entité que nous constituions jetât pendant dix jours un long regard sur le passé pour pouvoir ensuite courir vers l’avenir. Bien que remplies d’espoirs, nos consciences sentaient que les abysses de l’hiver n’étaient pas enterrées, que le combat de chaque jour pour le mot « liberté » serait vain si l’on en oubliait l’essence même de la fraternité.

25 août 2017.

Il est 11h30, et nous rentrons une dernière fois dans le bus. Retrouvons une dernière fois nos places. Le trajet a déjà le parfum de la fin. Il faut maintenant se préparer à affronter celles et ceux que l’on a laissé·e·s dix jours plus tôt, il est temps de se préparer à leur dévoiler une version « grandie » de nous-mêmes. Il va falloir répondre aux questions, exprimer l’inexprimable. Il est 17h environ, nous arrivons au Conseil Départemental. Pour moi, impossible de pleurer malgré l’immense tristesse de quitter ces êtres que j’appellerai désormais mes ami·e·s. Après de douloureux au revoir, il est temps de repartir. Le trajet en voiture jusqu’à la maison se fait dans un quasi-silence, je ne veux pas parler, pas tout de suite, pas comme ça. Ça, ça sera plus tard, différemment, avec un soutien infaillible, toujours à l’écoute, j’ai nommé Éléa. Ce soir, je me couche avec un vide dans le coeur mais avec la certitude que j’arriverai à le combler. Pour l’instant, le sommeil a pris le pas sur le reste. Ce soir, mes émotions ne se bousculent pas dans mon sternum.
Il est environ 21h00. Je suis dans ma salle de bain, seule, atone. Je me dévisage dans le miroir devant lequel je me maquille habituellement et à cet instant précis, la fonction de ce miroir est comme travestie. Je contemple mon âme, mon cœur, mon estomac noué par le manque, je contemple les souvenirs et l’avenir plein d’espoir que je me suis imaginé. Dans mes yeux brillants, s’entrecoupent des images de rails qui mènent à Ebensee, à GusenMauthausen ou ailleurs, et des images de visages chaleureux, levés vers moi dans une minuscule chambre d’hôtel un soir d’été brûlant. C’était il y a une semaine, quelques jours ou encore hier, mais je me sens déjà trop loin de ces moments. Le temps de cligner des yeux et je me vois, terrorisée à l’idée de continuer seule. Le temps de les rouvrir et je comprends que jamais je n’aurai à parler seule, ou à affronter le monde seule, si je n’en ai pas envie . J’écris en ce jour avec Clarisse car elle est un des plus beaux soutiens que j’aie pu trouver, elle est le courage qui me manquait ; je pense qu’à nous deux, on a juste la rage d’écrire.

En espérant que nos écrits resteront dans vos mémoires,
Éléa et Clarisse.

25 Août : Dernier jour…

Ce matin nous partons vers 12h pour rentrer à Toulouse. Après la nuit que nous avons passé on pourrait croire qu’une grasse matinée va de soit. Que nenni ! Certains font l’ouverture du petit déjeuner à 7h30 et sont à la piscine à 8h. Nous n’avons plus beaucoup de temps ensemble, la moindre minute compte, on ne va pas les gâcher à dormir ! Nous aurons tout le temps pour ça chez nous. Piscine et jacuzzi, on barbote dans l’eau, on discute, on profite. Surtout que, à cette heure là, il n’y a que nous dans la piscine. Mais vers 10h, le cours de gym aquatique arrive, pas de problème, allons profiter de ce beau soleil du Sud sur la terrasse. Ni une ni deux, transat et bronzage matinal. Quand vient le moment de remonter dans les chambres pour s’habiller avant de se rejoindre au bus, on quitte avec regret la terrasse. On se douche et on enfile le t-shirt blanc à l’effigie du conseil départemental. On ferme nos valises pour la dernière fois. En fermant la porte je jette un dernier regard à la dernière chambre d’hôtel que j’aurai partagée avec Liora. On met les valises dans la soute une dernière fois et on va s’asseoir.

Dans le bus l’ambiance est électrique, on discute, on rigole, on s’échange les Facebook, les Snap, les Instagram, les numéros, trafic de téléphone, on ne sait plus lequel est à qui, on donne surement 2 fois son numéro à la même personne mais tant pis. On s’arrête sur une aire d’autoroute pour manger le midi. Trouver de la place pour 28 personnes sur une aire dans le Sud à la fin du mois d’Août est digne des 12 travaux d’Hercule. En se serrant un peu on arrive tous à trouver où s’asseoir. En agençant correctement nos plateaux sur une table ronde, on a quand même réussi à se mettre à 7 sur une table de 5. En partant, un homme s’approche et nous demande : « Excusez-moi, j’ai remarqué que vous avez tous les initiales HG sur vos affaires, qu’est ce que ça signifie ? » C’est vrai que les initiales de Haute-Garonne sont sur nos sacs, nos t-shirt, nos gourdes, un porte clé et pour certains un petit bracelet… Pas très discret, mais on les porte fièrement. On retourne au bus et José met le cap sur la Ville Rose. En m’asseyant je ne peux m’ôter de l’esprit que le prochain arrêt sera le Conseil Départemental de Haute-Garonne à Toulouse…

Le voyage passe à une vitesse phénoménale, évidemment, le voyage retours parait toujours plus court parce qu’on sait que c’est la fin. La tension monte progressivement plus on s’approche de Toulouse. Les bouchons de la rocade, parfait, on grappille quelques minutes encore. On reconnaît les paysages, le casino, la Garonne, Rangueil, le canal… On fait une entrée mémorable dans la cours du Conseil Départemental, par la grande arche, avec notre bus de 3m96. Lorsque le bus s’arrête, que les portes s’ouvrent, certains descendent à toute vitesse retrouver leurs parents. Charlotte et moi sommes les dernières à descendre, après avoir rangé mollement nos affaires en s’échangeant des regards mélangeant mélancolie et nostalgie, étirant les secondes au maximum. Mais il faut bien descendre et retrouver nos familles. Je serre ma sœur dans mes bras, celle qui m’a le plus manqué, j’ai tellement de choses à lui raconter, je sais qu’elle me comprendra. Je rejoins le groupe du côté des valises pour récupérer la mienne, on se serre une dernière fois dans les bras, les larmes commencent à monter puis à couler, ces au revoir sont déchirants. Je sais que ma mère s’impatiente mais elle ne dit rien, elle sait que c’est difficile. On prend le temps de dire au revoir à tout le monde, un dernier câlin, un dernier sourire. Je ne veux pas accepter que ce soit déjà fini. Guillaume lance d’une voix forte « Ce soir réu à 21h30 ! ». Ses mots résonnent sur les murs de la cour du cd31. On rigole et je lui demande dans quelle chambre. Il me sourit et je réalise que c’est terminé et que tout cela va terriblement me manquer. Plus de réunion le soir, plus de débat sur les animaux cacher, plus de repas à 28, plus de trajet en bus, plus de chansons le soir, plus de contrepèteries dans le bus, plus de blagues sur la Bretagne à longueur de journée (oui même ça va me manquer). Ce soir je serai la seule avec une valise, ce soir je n’attendrai pas que Gene me donne la clé de notre chambre, je serai seule dans ma chambre je n’aurai pas Liora à mes côtés, je ne rejoindrai pas les autres après le repas pour s’entasser à 27 dans 10m², ce soir je ne discuterai pas avec Lucile, Manon et Liora jusqu’à 2h du matin…
Et demain alors… Demain Guillaume ne toquera pas à notre porte à 7h, demain je ne déjeunerai pas avec les autres, je ne referai pas ma valise en pensant au programme de la journée, je ne vérifierai pas d’avoir mon carnet et ma plaquette dans mon sac, demain je ne remonterai pas dans le bus. Je ne peux pas. Je ne peux pas accepter que ce soit la fin. Un élan de nostalgie s’empare de moi. Les images sont là collées à ma peau mais j’ai l’impression que c’était il y a si longtemps. Je reste encore un peu. Je ne suis pas la seule, Laurine et Liora ont beaucoup de mal à partir aussi.
Je me dis qu’il est temps de se rendre à l’évidence, je commence à retourner à ma valise. Dernier regard en arrière, je vois des yeux mouillés de larmes. Non, je ne peux pas partir maintenant. Demi tour et je vais serrer dans mes bras une dernière fois les derniers à partir. Je dois m’en aller, le cœur gros, j’attrape ma valise et me dirige vers le parking. Dernier sourire, dernier mouvement de main.

Me voila chez moi, dans ma chambre, assise sur mon lit. Tout me parait étrangement normal, affreusement normal. J’ai l’impression de sortir d’un rêve. D’un rêve dont je n’aurai jamais voulu me réveiller. Mais une certitude. Je ne les oublierai pas. Je n’oublierai rien. Ils ont fait partie de l’expérience humaine la plus forte de ma vie, celle qui m’a changée. On se reverra. C’est sûr. Le printemps refleurira.

Nolwenn

24 Août : Camp d’internement des Milles

Après une nuit un peu courte et quelque peu agitée, à trois dans deux lits simples, le réveil à 7h est difficile. Lorsque Guillaume toque à notre porte, je m’extirpe encore endormie du lit et vais lui ouvrir. Il me lance un regard étonné de me voir dans la chambre de Manon et Lucile avant de s’exclamer « Ha oui c’est vrai ! Tu es réfugiée toi, ça va tu as été bien accueillie ? ».  Au petit déjeuner, l’ambiance est à la rigolade, on blague encore sur les aventures de la veille. Nous partons ensuite direction Aix en Provence vers la dernière étape de ce voyage de mémoire, le camp d’internement des Milles.

Après avoir passé le portique de sécurité, nous commençons la visite par un petit film résumant le contexte historique et l’Histoire du camp avant de rejoindre notre guide dans la salle d’exposition. Le Camp des Milles est le seul camp d’internement encore intact en France. Il se trouve dans une ancienne tuilerie réquisitionnée en 1939 pour y interner les personnes ayant fuit l’Allemagne nazie. A partir de Juillet 1940, ce sont les étrangers des camps du Sud-Ouest, principalement des Espagnols, ainsi que des Juifs. Le camp devient surpeuplé et les conditions de vie s’y dégradent fortement (maladies, vermines, promiscuité…). En Août et Septembre 1942, il devient un camp de transit des Juifs, hommes, femmes et enfants vers Auschwitz-Birkenau. Durant cette période, 2 000 Juifs de la zone non-occupée, dite « libre », sont déportés vers la Pologne. Les derniers occupants du camp le quittèrent en Décembre 1942. En 2012, le Site-mémorial ouvre durant l’été, donnant l’accès au public. La visite et les expositions sont faites pour tenter de comprendre comment l’Humain peut aller aussi loin. Elle commence par un volet « Historique » avec les évènements historiques marquants et les différents acteurs liés au camp des Milles, puis le volet « Mémoire » avec des témoignages et des photos ainsi que la visite des lieux, des sous sols et des étages. Au premier étage se trouvaient les hommes et au deuxième les femmes et les enfants. De certaines fenêtres on voit des champs et des forêts, par d’autres les rails et les wagons. Il fait une forte chaleur et on sent une odeur acre de poussière et de sciure, l’air que nous respirons nous irrite la gorge. Enfin un volet « réflexif », qui nous amène à réfléchir sur ce qui peut conduire à de telles horreurs. Il y a des résultats d’enquêtes sociologiques, psychologiques, des œuvres d’arts (dessins, caricatures, photos, écrits…), tout ceci nous fait créer un lien entre hier et aujourd’hui ainsi qu’entre les 4 grands génocides du XXe siècle (Arméniens, Juifs, Tziganes, Tutsis). La visite est extrêmement bien construite et intéressante et le guide était vraiment passionnant. Nous avons appris beaucoup durant cette visite. Les camps d’internement sont encore beaucoup tus dans nos mémoires, on en parle très peu, ce qui fait que nous savons très peu de choses à leur sujet.

Après la visite du bâtiment, nous suivons Guillaume jusqu’au wagon de déportation qui se trouve sur les rails, de l’autre côté de la route. C’est dans des wagons à bestiaux du même genre que les personnes internés dans le camp de Milles étaient déportés vers les camps de concentration et les centres d’extermination. Le wagon n’a pas de fenêtres, et se trouve à environ 1m20 du sol. Il arrivait en moyenne au torse des adultes. Il n’y avait pas toujours de marche pied ni de quai, c’était donc extrêmement difficile de monter, notamment pour les personnes âgées, surtout de nuit, avec les cris et les coups.  Le wagon fait 20m², ils étaient entassés debout, de 80 à 120 personnes, pendant plusieurs jours, sans vivres. Les morts étaient entassés au fond ou tenus par les vivants tellement ils étaient serrés. Depuis les fenêtres du camp, on voit les rails et les wagons, les détenus voient les convois arriver et repartir. Tout le monde sait où ils vont et qu’ils ne reviendront pas. Ceux qui faisaient monter les gens dans ces wagons n’étaient pas des Allemands, c’étaient des Français. De plus on voit écrit sur le wagon « FRANCE SNCF ». En Août 1942, il n’y a pas encore de soldats Allemands en zone Sud. Près de 1 million de fonctionnaires Français ont participé aux convois de déportation depuis le camp de Milles. Ils ont une responsabilité dans la connaissance de ce qu’ils faisaient. Ils connaissaient la destination de ces trains. Après la guerre, ils se déculpabilisent en pointant les nazis, en disant qu’ils n’ont fait qu’obéir aux ordres. C’est une insulte aux victimes, aux hommes, aux femmes et aux enfants qu’ils ont envoyés à la mort. Les wagons passaient devant des maisons, les camps étaient bordés par des routes et des villages. Ils disent qu’ils ne savaient pas, mais ils voyaient la fumée des crématoires, ils entendaient les cris, ils sentaient l’odeur acre des corps brûlés. Ils ne voulaient pas savoir, c’est différent. Aujourd’hui nous faisons pareil, notamment avec la Syrie. Nous sommes en danger par ce refus de connaissances, notre Liberté est fragile, nous devons être vigilants. Nous devons nous engager pour la Liberté des autres afin de nous protéger nous même ainsi que les futures générations, comme des femmes et des hommes l’ont fait avant nous. Nous ne devons pas avoir peur de notre Liberté mais avoir conscience de sa valeur.

Camp des Milles

2e étage du camp

Wagon de déportation

Nous reprenons ensuite la route en direction de notre hôtel à Nîmes. Sur la route nous déposons Estelle, Suzanne et Jérôme à l’aéroport. Ces premiers « Au revoir » sont difficiles, ils nous rappellent que notre voyage touche à sa fin. Le mot qu’Estelle nous a écrit est plein d’émotion et nous fait monter les premières larmes aux yeux. Nous arrivons à l’hôtel en fin d’après midi mais pas question de se reposer maintenant ! On a du pain sur la planche pour préparer la soirée. Outre le fait qu’il faut se doucher, s’habiller etc, il faut surtout faire les diaporamas, répéter les chants (Chant des Partisans et Chant des Marais) et notre poème. On se rejoint tous dans une chambre pour travailler. Elise et Guéhane proposent de faire les diaporama ce soir. On chante alors les chants plusieurs fois car on a du mal à trouver le bon rythme. On finit par décider de se caler sur le rythme de Guillaume. On met ensuite le poème en voix pour la première fois (avec les péripéties de la veille, on n’avait pas mis nos vers en commun). On entend donc les vers des autres groupes, chacun sur le thème de leur strophe. Chaque groupe a écrit dans un style différent, chaque strophe a son rythme, sa particularité, sa beauté. Le poème est hétérogène mais fonctionne très bien, à l’image de notre groupe. Une fois que l’on s’est bien organisé, chacun retourne à sa chambre se préparer pour le repas et la soirée dansante. On à l’esprit trop occupé pour penser que ce sont les derniers moments que nous passons ensemble, et puis de toute façon on ne veut pas y penser, on veut juste profiter de cette soirée, de notre groupe, de nos blagues et de nos rires.

On se retrouve tous dans la salle de projection où l’on va visionner les diapos, chanter et réciter notre poème. Nous commençons par nous asseoir tous en cercle pour faire un point sur ce que nous avons vécu ces 10 jours. Guillaume nous demande de résumer en 1 phrase notre expérience. Nous nous y efforçons mais une phrase c’est dur, il y a trop de choses à dire. Mais ce qui ressort le plus ce sont les émotions et les liens qui se sont tissés dans le groupe. Durant ce voyage nous avons beaucoup appris sur l’Histoire, sur la Mémoire, sur les camps, sur la Fraternité, sur la transmission, sur beaucoup de choses, mais surtout sur nous même. Nous avons changé, grandis, muris. Ensemble. Ce voyage de mémoire nous aura marqués à jamais, chacun d’une manière différente. Nous nous plaçons ensuite en arc de cercle pour lire notre poème (Que vous pouvez trouver dans la catégorie « création des lauréats ») et chanter. Pendant les chants Guillaume appelle Jérôme en haut parleur pour qu’il puisse nous entendre, nous haussons la voix pour que ce soit plus distinct. L’émotion de Jérôme au téléphone est quelque chose que l’on n’est pas prêt d’oublier. On aurait voulu qu’il soit là, et Estelle aussi.

Nous passons ensuite dans la salle d’à côté pour le cocktail de l’amitié et le repas suivit de la soirée dansante tant attendue. On discute, on prend des photos, capturant ces derniers instants, on chante, on danse, on cri (un peu), on rit (beaucoup), on fait les fous. On est au bord de la tachycardie mais on s’en fiche, jusqu’à 2h on ne perd pas un seul instant. Même lorsque c’est la fin de la soirée, que l’on doit éteindre la musique et quitter la salle, on n’est pas résolu à aller nous coucher. On se regroupe une dernière fois, pour une dernière réunion, à plus de 20 dans une petite chambre, cherchant les meilleures places, sur le lit, par terre ou même sur la commode. On discute jusqu’à une heure que nous  avons oubliée, certains n’ont même pas dormi. Lorsque je regagne ma chambre, que le silence de la nuit est là, ça me tombe dessus. Ce que je m’étais efforcée de mettre de côté, de ne pas y penser. C’est finit. C’était le dernier soir, la dernière réunion, la dernière fois que je faisais ma valise, la dernière fois que je partage ma chambre d’hôtel avec Liora. Demain la parenthèse se ferme. Retour à la réalité.

Nolwenn