20 Août : Matinée détente et Chutes de Krimml

Nous avons, la veille, posé nos valises à l’hôtel 4 étoiles du Schwarzbrunn. Nous avons qu’une hâte, profiter de la piscine, du sauna, de la salle de sport… Même si, pour une fois, on peut se lever plus tard que 8h, la tentation d’une baignade et d’un passage au sauna est trop forte ! A 8h30 nous sommes déjà au petit-déjeuner avec Lucile, Manon et Liora afin d’avoir un maximum de temps dans le jacuzzi et les bassins. On se retrouve un peu plus tard avec Baptiste et Yazid barbotant dans les bulles, profitant de ce moment de détente. Guillaume nous rejoint quelques temps après et nous demande de venir avec lui. On récupère nos affaires et on le suit à l’étage. On voit une indication « lac de montagne », commençant à avoir l’habitude des blagues de Guillaume, on a un peu peur de se retrouver dans une eau à 14°C. On s’est inquiété pour rien. Le fameux « lac de montagne » est en fait une piscine en terrasse sur le toit de l’hôtel, chauffée à 30°C ou 32°C. Guillaume nous demande d’aller jusqu’au bout du bassin sans nous retourner avant d’arriver au bord. Il a piqué notre curiosité, on nage rapidement jusqu’au fond. A peine arrivé, on se retourne et on se retrouve face aux montagnes Autrichiennes, verdoyantes avec quelques restes de brume qui s’accrochent comme du coton au sommet des sapins. On est d’accord, on pourrait rester là des heures. Je n’ai aucune idée du temps que nous avons passé au lac de montagne à écouter Guillaume faire des blagues (son répertoire est inépuisable !), à profiter de la vue splendide et à se prélasser dans l’eau chaude. Nous quittons à contre-cœur ce petit paradis mais nous n’allons plus avoir de temps pour aller au sauna.
Cette matinée de détente nous a fait du bien. Ça nous a ressourcés, on a pu se vider la tête et penser un peu à autres choses.

Vue de l’hôtel sur le Tyrol.

En début d’après-midi nous partons pour les chutes de Krimml, considérées comme les plus hautes cascades d’Europe par leur débit. José manie habilement notre bus sur les routes qui serpentent à flan de montagne. Nous n’excédons le poids limite de la route que de 1 tonne ou 2, nul besoin de s’inquiéter. Le paysage est superbe, José nous propose gentiment de s’arrêter un peu le temps de prendre des photos. On enfile les manteaux et on sort, appareil à la main pour capturer ces images du Tyrol. Lorsque que le bus arrive au parking, il pleut déjà depuis une dizaine de minutes. C’est le moment de ressortir nos magnifiques k-way jaunes offerts par le cd31. Avec, on ressemble à un groupe de poussins géants, ce qui nous fait bien rire. Il est officiellement rebaptisé le k-way poussin. Nous marchons un petit quart d’heure avant d’arriver au pied des chutes. Il s’est arrêté de pleuvoir en chemin, on ne sera pas trop mouillé finalement. En fait si… Le vent souffle assez fort au pied des chutes et nous envoie les gouttelettes de la cascade comme si il pleuvait. C’est impressionnant, lorsqu’on s’approche de l’eau on ne s’entend plus parler. On prend des photos, riant de notre apparence en k-way poussin complètement dégoulinants.
On repart trempés comme des soupes, en prenant garde de ne pas glisser sur les pierres mouillées. Sur le chemin du retour on croise quelques boutiques où certains s’arrêtent acheter souvenirs et cadeaux. La première manche du meilleur acheteur revient à Guillaume qui a acheté des cadeaux dans presque chaque magasin.

Au pied des chutes de Krimml.

Retour des chutes.

Retour à l’hôtel. Une bonne douche chaude avant le repas après cette journée un peu plus tranquille où le mot d’ordre aura été : bonne humeur.

Nolwenn

19 Août : Kommando d’Ebensee et route vers le Tyrol

C’est sous un ciel gris et une pluie battante que nous prenons la route en direction du kommando d’Ebensee. Construit en Novembre 1943, le kommando est libéré le 6 Mai 1945. Ebensee est situé entre deux flans de montagne, conditions idéales pour des installations souterraines. Le projet initial de construire des fusées est abandonné face à l’urgence de la guerre et le kommando se concentre sur la production de carburant et de pièces de moteurs. Les nazis avaient pour ambition de faire d’Ebensee un kommando entièrement souterrain. Les déportés ont donc creusé en premier lieu un réseau de tunnel dans la montagne. Aucune infrastructure n’était donc prévue pour protéger les déportés de l’hiver Autrichien, cela a considérablement augmenté le taux de mortalité du camp. Les victimes du kommando sont estimées à 20 000 personnes.
Nous arrivons à un petit village et circulons en bus entre les maisons. À un croisement, Guillaume demande à José de s’arrêter et nous montre une grande arche de pierre. Cette arche soutenait, il y a 75ans, deux grands battants de bois. C’était l’entrée du kommando d’Ebensee. C’est tout ce qu’il reste du camp. Aujourd’hui il y a des maisons et des  lotissements. Les habitants vivent tranquillement leur vie comme si de rien n’était. En Autriche on comprend ce qu’est le négationnisme.
Il pleut des cordes, on sort tous en manteau et k-way. On sait que dans le tunnel il fait 7°C, alors on se couvre et on empile les couches de pull. On marche une dizaine de minutes sous la pluie pour aller jusqu’à l’entrée du tunnel. Lorsqu’on y arrive on est déjà bien mouillé. La roche est très poreuse et on voit l’eau qui s’infiltre. Guillaume nous explique l’histoire d’Ebensee puis nous parle de ce 19 Août, jour de la libération de Toulouse, il nous parle de Robert qui n’a pas pu être là, avec nous en Autriche. Je vois qu’il a les larmes aux yeux et j’entends que sa voix tremble. Mais il ne s’arrête pas, pour Robert et pour tous les autres.
Dans le tunnel on sent le froid à travers les 3 pulls que l’on a enfilés, les déportés qui y travaillaient n’avaient que leur chemise et leur pantalon de toile. On progresse dans ce tunnel qui résonne, on se prend, dans le cou ou sur la tête, des gouttes d’eau glacées qui s’infiltrent entre les plaques de béton. Le tunnel mesure près de 9 mètres de haut, 5 mètres de large et 80 mètres de long, et il a été construit à la main par des Hommes destinés à la mort. Plus on avance dans le tunnel, plus on sent le poids de la roche au dessus de nos têtes, certains craquent. Moment fort, on va vers les autres, une main sur l’épaule avant d’aller voir quelqu’un d’autre, un câlin, un sourire, un mouchoir, on se prend les mains… On se soutient tous mutuellement, tout le monde va réconforter tout le monde.
On retourne chercher la gerbe au bus pour la déposer au cimetière. Sur le chemin on voit, peint sur un balcon, un triangle pointe vers le bas, comme ceux que les déportés avaient sur leur tenue. Sur la barrière d’une autre maison on voit une sorte de protection ou de bâche rayée bleu et blanc, comme la tenue des déportés. Un tel manque de respect, c’est impensable. Une fois que nous avons les fleurs, nous suivons Guillaume vers le cimetière. Il a été construit par des privés, anciens déportés ou ayant de la famille déportés, l’État Autrichien ne fait que tondre les pelouses. Guillaume nous explique différentes choses tout en avançant vers la stèle à la mémoire des déportés Français. Il nous regroupe et m’appelle. Étonnée, je m’approche. Il dit qu’il aimerait que, cette fois, ce soit moi qui dépose la gerbe. Je le regarde sans comprendre mais je me sens honorée. Je donne ma plaquette à Manon et prends la gerbe. Tout à coup je me sens chargée d’une tâche importante, et mon sac me parait soudainement lourd et me gène, je le laisse également à Manon. Je ne sais toujours pas pourquoi c’est mon rôle aujourd’hui. Je me retourne vers la stèle et lis l’inscription. Et là je comprends. Sur la stèle est gravé « Pour que la vie soit libre et belle et que la France ait un printemps ». C’est avec cette citation que j’ai conclu ma copie. Cette phrase si belle et si forte, prend tout son sens à cet instant.
Je m’avance lentement, la gerbe qui pesait sur mes mains devient plus légère. Parce qu’à cet instant j’ai compris, j’ai compris l’importance de ce geste, j’ai compris pourquoi j’étais là, pourquoi j’avais commencé et pourquoi je continuerai. Je dépose la gerbe devant la stèle de marbre. Les autres autours de moi ont disparu, je ne me souviens même pas qui était à coté de moi. Je suis seule avec les fleurs, les yeux fixés sur l’inscription, flottant autre part. En fait non, je ne suis pas seule, je suis avec eux et j’ai la certitude que je ne serai plus jamais seule, qu’ils seront toujours là, tout comme le groupe du voyage. De parfaits inconnus cinq jours plus tôt, aujourd’hui tellement importants. Quelque chose en moi est remué, ma gorge se noue, mes lèvres tremblent. La citation est là, sous mes yeux, emplie de sens. Après la minute de silence, je recule en sachant qu’à cet instant, j’ai changé. Manon vient me rendre mon sac et ma plaquette et me demande si ça va. Je lui réponds que oui mais en vérité je n’en sais rien, j’ai besoin de temps pour digérer tout ça.
On continue à marcher dans le cimetière en écoutant Guillaume. Il nous parle des deux fosses communes du kommando. L’une est située un peu avant l’entrée du cimetière, là ou il y a aujourd’hui des jeux pour les enfants… La seconde est de l’autre côté, à l’emplacement de la piscine creusée d’une maison. On ne veut pas savoir ce qu’ils ont trouvé en creusant. Le long de la clôture du cimetière, il y a de grandes plaques avec le nom des morts à Ebensee classés par années. Il y en a des milliers… Tout ce manque de respect et cette négation de la part des habitants, cette cruauté, cette barbarie, ce n’est plus supportable. Tout ce que nous encaissions depuis cinq jours ressort. On se prend tous dans les bras, Geneviève vient voir chacun de nous, Guillaume nous passe une main dans le dos, un sourire de Jérôme, on se croise les bras, une parole, un geste… On est tous là pour les autres et on le restera, parce que ce voyage a tissé entre nous des liens tellement forts.

 

Arche d’entrée du kommando d’Ebensee.

Guillaume nous expliquant le travail à Ebensee à l’entrée du tunnel.

Dans le tunnel d’Ebensee.

Dépôt de gerbe devant la stèle.

Nous repartons d’Ebensee changés, marqués mais grandis. Le bus est plus calme que d’habitude. On prend le temps de réfléchir, de repenser à cette matinée. On mange dans un restaurant avant de reprendre la route pour 2h30 de trajet vers le Tyrol.

 

Nolwenn

18 Août : Carrière de Mauthausen et Hartheim

Ce matin nous retournons à Mauthausen afin de découvrir la carrière de granite. Faire ce camp en deux fois a été une bonne idée. Tout sur une seule journée aurait fait beaucoup de choses à encaisser. Nous voila donc une nouvelle fois devant les hauts murs de pierre, toujours aussi imposants. Nous foulons pour la seconde fois le chemin vers l’entrée du camp mais au lieu de remonter sur la droite nous prenons le chemin qui descend sur la gauche. Les barbelés qui longeaient le chemin ont aujourd’hui disparu. Nous essayons de nous mettre à cinq côte à côte comme devaient l’être les déportés mais la route n’est pas très large et nous nous marchons presque les uns sur les autres. Nous arrivons en haut de l’escalier qui descend à la carrière. Il y a une plaque explicative sur « l’escalier de la mort ». Il comporte 186 marches autrefois de taille différente et a été construit par les déportés eux-mêmes. Ils descendaient à la carrière en rang par cinq, exploitaient le granite et remontaient, toujours en rang par cinq, avec une pierre sur l’épaule pouvant peser jusqu’à 55kg. Au pied de la plaque se trouvent quelques blocs de granite. Guillaume en prend un et nous le fait porter chacun notre tour. La pierre n’est pas de grande taille mais le granite est une roche très dense, certains se font emporter par le le poids du bloc que Guillaume nous fait passer. Les détenus remontaient des pierres parfois trois fois plus grandes que celle que nous venons de porter à peine un instant. Et ce toute la journée, tous les jours. Comme nous l’a dit Guillaume « Le plus difficile à imaginer pour nous ce n’est pas l’horreur mais la permanence de l’horreur. »
Nous commençons à descendre les 186 marches vers la carrière. L’escalier est raide, vertigineux, nous faisons attention à ne pas tomber. Nous arrivons dans la carrière aujourd’hui verdoyante, des arbres ont poussé entre la roche, la fosse est remplie d’eau et des poissons y nagent. La vie a reprit ses droits dans ce lieu de mort et de souffrance. Difficile d’imaginer cet endroit terne, poussiéreux, résonnant de coups de pioche et de hurlements. La carrière est profonde, elle semble nous engloutir. La falaise de gauche, celle au bord du chemin, est appelée « mur des parachutistes ». Les SS avaient pour habitude de pousser des détenus du haut du mur. Nous écoutons attentivement les explications de Guillaume qui nous parle du groupe de femme qui avait son campement au fond de la carrière. Des tentes, pas de bâtiments en dur, elles n’avaient au début même pas de distribution de nourriture, c’était les hommes qui leur apportaient les barils de soupe en venant travailler. Rien n’avait été prévu pour elles. On parle très peu de ces femmes qui ont vécu à Mauthausen. Mais elles étaient bien là, on ne doit pas les oublier.
Nous repartons vers l’escalier. Lorsque nous sommes à son pied, on ne voit pas la fin, il semble interminable. Nous remontons, les yeux rivés au sol, les 186 marches de l’escalier de la mort. A côté de moi, Lucile compte les marches au fur et à mesure que nous montons, elle n’est pas la seule. 180, 181, 182, 183 ,184, 185, 186. Nous sommes en haut, essoufflés. Nous reprenons le chemin en sens inverse. A l’arrière du groupe, nous sommes 4 ou 5 à discuter avec Guillaume. Il nous raconte que lorsqu’il avait fait le voyage en tant que lauréat, il était également venu à Mauthausen. Un garçon de son groupe avait décidé de remonter un bloc de granite de la carrière. Ils s’étaient alors tous relayés pour porter la pierre jusqu’au bus. Cette pierre est aujourd’hui à Toulouse, au musée de la Résistance et de la Déportation.

Guillaume nous parlant du campement des femmes dans la carrière.

Retours de la carrière par l’escalier de la mort.

 

Nous reprenons le bus en direction du château de Hartheim. Réquisitionné dès 1938, le château devient le premier centre de mise à mort immédiate. Le bâtiment fut le lieu d’assassinat de personnes handicapées dans le but de « purifier la race aryenne ». Le programme, portant le code de « Aktion T4 », a fait, jusqu’à son arrêt en 1941, 18 269 victimes hommes, femmes et enfants. En 1942 c’est sous le programme « Sonderbehandlung 14f13 » que des déportés des camps voisins sont assassinés au château de Hartheim jusqu’en 1944.
Nous descendons du bus et nous avançons vers le château aux murs d’un blanc éclatant sous le soleil. « Ça aurait pu être un de nos hôtels » lance une personne du groupe. Oui, c’est vrai, l’agencement du bâtiment ressemble à celui de notre premier hôtel. Nous entrons dans la bâtisse et arrivons dans la cour des arcades. Le sol est recouvert de petits cailloux blancs. On a du mal à garder à l’esprit qu’un endroit si joli ait été témoin de tant de crimes. On s’assoit une nouvelle fois en arc de cercle devant Guillaume et écoutons l’histoire de Hartheim.
Nous passons ensuite dans différentes pièces. Les murs sont recouverts de panneaux explicatifs et de photos. Dans une salle court le long des murs de grandes plaques de verre avec les noms des victimes mortes à Hartheim. Il y en a tellement ! Il doit y avoir presque 20 plaques avec plus de 150 noms sur chacune. Les dernières sont vides, elles représentent les personnes assassinées au château dont on a pas trouvé le nom. Nous progressons ensuite, les uns derrière les autres, sur une passerelle à environ 20 centimètres du sol. Elle circule en fait dans la chambre à gaz et la salle du four crématoire. Si Guillaume ne nous l’avait pas dit, nous ne l’aurions pas su. Il ne reste plus rien du four, juste un halo de lumière pour marquer son emplacement. Les nazis ont envoyés, de décembre 1944 à janvier 1945, des groupes de déportés espagnols de Mauthausen détruire toutes les traces. La passerelle est là pour éviter de marcher là où les corps sont tombés, en signe de respect.
Nous passons ensuite à l’étage avant de redescendre dans la cour pour le dépôt de gerbe et la minute de silence. Comme nous avions très légèrement dépassé l’heure de fermeture (Pas plus de 30min !) nous n’avons pas fait la lecture du poème Une Poupée à Auschwitz de Mosche Shulstein. Nous repartons donc vers le bus après la minute de silence.

Façade du château de Hartheim.

Cour des arcades.

Plaques des noms.

 

 

 

 

 

 

 

 

Vue d’ensemble du château.

Il ne reste plus rien des crimes nazis au château de Hartheim et c’est si joli, c’est très difficile de se rendre compte que dans ce lieu des milliers de personnes ont été assassinées. Même des enfants ! La barbarie nazie n’a aucune limite.

 

Nolwenn