Voyage de Mémoire 16-25 Août 2017

Nouvelle année de CNRD. Qui dit nouvelle année dit nouveau groupe de lauréats et nouveau voyage. Pour nous ce fut direction l’Autriche puis la Suisse avant de revenir sur Toulouse par le Sud-Est de la France. Avant de vous raconter ce voyage qui nous a tant apporté, une présentation du groupe s’impose.
Nous étions un nombre plus important de lauréats que les autres années.

14 (anciens) collégiens : Ana, Baptiste L., Charline, Charlotte, Clarisse, Corentin, Elea, Florian, Lucie D., Lucie G., Lucile, Manon A., Manon C., Oriane
Et 8 lycéens : Baptiste G., Élise, Émeline, Guehane, Laurine, Liora, Nolwenn, Yazid

Mais le voyage n’aurait jamais pu se faire sans les 5 personnes qui nous ont accompagnés ! J’ai nommé :
GUILLAUME AGULLO directeur du musée de la résistance et de la déportation de Toulouse. Véritable encyclopédie vivante, Guillaume a été le pilier de ce voyage. Possédant des connaissances illimitées en Histoire, contrepèteries, blagues sur les bretons, jeux de mots et chansons il faisait passer les trajets en bus à une vitesse exceptionnelle. Ses discours, ponctués de blagues dont lui seul a le secret, nous ont absorbés tout au long de ces 10 jours.
JÉRÔME BUISSON conseiller départemental délégué à l’Histoire et la Mémoire en Haute-Garonne. Il a su nous toucher par ses discours poignants sur la fraternité qui ont permis de souder le groupe. Toujours là quand on a besoin de lui, Jérôme nous a énormément soutenus.
GENEVIÈVE BARUS organisatrice du voyage. Geneviève nous a concocté un planning d’une précision chirurgicale et nous a déniché les meilleurs hôtels. Ce fut la Maman du groupe, nous soutenant tous et toutes dans les moments difficiles, riant avec nous dans les moments de joie, complice de Guillaume pour les dahuts et les vaches Milka.
SONIA professeur d’Histoire-Géographie et archéologue à ses heures perdues. Personne aux connaissances largement étendues, discuter avec Sonia est toujours enrichissant. Dotée d’une grande sensibilité et de beaucoup d’humour, sa présence à nos cotés a été d’un grand soutient.
ESTELLE professeur d’anglais et de SVT, lauréate du concours en 1997. Voyage difficile pour Estelle qui revient sur les mêmes lieux 20ans après. C’est une personne très chaleureuse et joviale, discuter avec elle est un plaisir. Son petit mot à la fin nous a tous énormément touchés, on aurait voulu qu’elle reste.
JOSÉ conducteur de notre deuxième maison du voyage, le superbe bus Verbus. Discret pendant le voyage José n’en a pas moins piloté habilement notre véhicule à travers les rues de Valence. Coup de volant digne d’un pilote de formule 1 et marche arrière légendaire.

Ce voyage a été très particulier. Outre le fait que le groupe ne soit pas composé de la même manière que les années précédentes, ce fut la première fois qu’aucun ancien déporté accompagne le voyage. Énorme pression pour Guillaume qui devait réussir à nous transmettre la parole et les émotions des anciens déportés à lui seul. (Ne t’en fais pas Guillaume tu as été plus que parfait !) Même s’ils n’étaient pas physiquement avec nous on savait qu’ils pensaient à nous. Et nous on pensait à eux, on pensera toujours à eux. Est-ce l’absence de témoins directs qui a fait que le groupe a été un peu lent à se souder ? Ou simplement les personnalités et caractères de chacun?  On ne sait pas. Mais ce qu’on sait c’est que aujourd’hui nous sommes liés par ce que nous avons vu, ce que nous avons vécu. Guillaume et Jérôme nous qualifiaient de « groupe diesel » « Ça met du temps à prendre et à démarrer mais une fois que ça ronronne ça dure toute une vie » comme nous l’a si bien dit Guillaume dans le bus.

Fraternité Laïcité Mémoire Histoire Émotion Engagement Prise de conscience Amitié Blagues Rires Dahut Boite a meuh Souvenirs

Ces quelques mots pour qualifier notre voyage. La suite vous en dira plus.

 

Nolwenn

 

 

 

16 Août : Aéroport Toulouse-Blagnac

Rendez-vous 8h au Hall C. On se retrouve tous avec nos parents et nos valises. Je connais déjà quelques personnes du voyage. Apercevant Lucie, je me dirige vers elle et on commence à discuter. Puis Manon arrive avec son amie alors on les rejoint et on commence à faire connaissance toutes les quatre. Tout le monde est un peu timide. Ceux qui se connaissent discutent entre eux mais certains ne connaissent personne. Les places de l’avion attitrées par ordre alphabétique vont donner l’occasion de parler un peu avec les voisins.
14h15 Arrivée à Vienne. Guillaume nous demande de faire des groupes pour récupérer les valises et les rassembler dans un coin. On s’organise rapidement et très vite toutes les valises sont là. On voit déjà que le groupe fonctionne bien. Chacun récupère ses affaires et on se dirige vers le bus. Guillaume a réussi à faire croire à certains que nous allons avoir un bus scolaire américain jaune par manque de budget cette année. Nous arrivons devant notre bus de luxe. Grand bus noir de 3m96 précisément, confort extrême et minibar à l’arrière. Les trajets se promettent agréables.
Dans le bus les langues se délient. On parle de tout et de rien avec nos voisins. Guillaume présente les 5 accompagnateurs, nous explique un peu le voyage et nous parle du premier lieu de mémoire vers lequel nous allons. Il s’agit du kommando de Melk.
Aujourd’hui transformé en caserne militaire, il ne reste du kommando de Melk que le four crématoire qui a été mis en service le 6 Novembre 1944. 4 063 déportés y ont été incinérés à partir de cette date. Près de 15 000 Hommes ont été détenus à Melk, dont environ 1 500 Français.
On entre les uns après les autres dans le bâtiment sans trop savoir à quoi s’attendre. On va, pour commencer, dans une petite salle. Difficile d’y rentrer à 28. Les murs sont couverts par des panneaux explicatifs avec des photos et au centre de la pièce il y a une maquette représentant le kommando à l’époque. Guillaume nous explique que les déportés travaillaient à l’extérieur du camps. Que tous les matins et tous les soirs ils passaient devant les fenêtres des maisons. Et ils disaient ne pas savoir. C’est révoltant. Nous écoutons attentivement les paroles de Guillaume. Il finit en nous demandant « Vous savez ce qu’était cette pièce ? C’était là où on entassait les morts avant de les bruler dans le four. ». Silence. Nous n’avions pas vraiment prêté attention à l’agencement de la pièce. En effet elle est construite pour. Un plancher incliné vers la bouche d’évacuation au centre, une double épaisseur de mur pour isoler du froid et de la chaleur et elle est située juste en face de la salle du  four crématoire. Nous circulons dans les différentes salles. Dans chacune d’elles, Guillaume nous explique à quoi elles servaient. Elles sont toutes repeintes en blanc immaculé, on a du mal à se projeter.
On entre dans la pièce du four crématoire. Je sens que l’atmosphère est lourde. Un frisson me parcourt or il ne fait pas froid. C’est comme un froid intérieur. Je n’ai pas réussi à me réchauffer du reste de l’après-midi. Même la climatisation du bus me donne froid. Les murs de la salle sont couverts de plaques commémoratives, écrites en toutes les langues, il y a des fleurs aussi, avec des drapeaux différents. Il y a un grand panneau de liège avec des photos de certains déportés. On oublie trop souvent qu’ils ne sont pas simplement un nombre ou un groupe mais que ce sont des individus avec un nom, une histoire, une famille, un visage. Guillaume nous laisse un peu de temps pour circuler dans la pièce. Certains s’avancent vers le four, d’autres vers les plaques. Je fais parti du deuxième groupe, lisant les noms gravés dans le marbre. On finit par ressortir. L’air du couloir me semble plus léger, plus volatil.
On se met tous en arc de cercle devant la plaque commémorative Française située sur le mur de la cheminée, afin de déposer la gerbe. Ce sont Émeline, Guehane et Yazid qui déposent cette première gerbe avec Jérôme. Minute de silence. On prend le temps de repenser à cette découverte de Melk, de repenser aux paroles de Guillaume.
Ensuite on se rassemble tous autours de Guillaume qui nous raconte une anecdote d’un de ses passage en Autriche. Il nous parle des retrouvailles entre un ancien déporté Français et son compagnon Polonais. Son discours, qu’il prononce d’une voix forte, est vibrant, saisissant. On ressent les émotions que Guillaume nous transmet. On sait que le voyage va être fort.

 

Arrivée du groupe devant le crématoire de Melk.

Four crématoire de Melk.

Cheminée du four crématoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dépôt de gerbe.

On remonte dans le bus pour aller à notre premier hôtel. On sort toutes les valises en un temps recors avec, encore une fois, une organisation parfaite. Geneviève nous réparti les chambres et nous donne rendez-vous à 19h45 pour le repas. Après avoir mangé quelques plats étranges aux ingrédients non-identifés (poires, navets, fromage, lard mais on n’en est pas vraiment sûrs) on se retrouve tous dans une chambre de trois pour la première réunion du voyage. On fait le bilan de la journée, on apprend de nouvelles choses et on prépare la journée de demain. Le voyage a commencé.

Nolwenn

 

 

 

17 Août : Kommando de Gusen et Mauthausen

Ce matin départ à 8h30 pour le kommando de Gusen. Ce camp d’extermination par le travail est construit près de la carrière de Gusen en Mars 1940 par 400 détenus du camp de Mauthausen, situé à 4km. Près de 37 000 déportés meurent à Gusen, soit environ un tiers des morts recensés dans les camps situés en Autriche. Le kommando de Gusen est constitué de 3 sections. La carrière de granite de Gusen I, l’usine souterraine d’armement de Gusen II et la briqueterie de Gusen III.
Après avoir longé en bus la voie ferrée que les wagons des déportés empruntaient, nous arrivons au mémorial du camp de Gusen. Nous sommes accueillis par Martha. Une femme vraiment extraordinaire ! Le négationnisme est très présent en Autriche et Martha fait partie de ceux qui se battent pour la Mémoire dans son pays. Malgré toutes les menaces et les violences qu’elle a subit (voitures brulées, caillassées…) elle ne s’est jamais arrêtée. Martha nous guide dans le musée et nous raconte l’histoire de Gusen avec une remarquable maitrise du français. Il ne reste du kommando de Gusen que le four crématoire. Là où se tenaient auparavant les baraques, il y a aujourd’hui des lotissements et des maisons. Comment peuvent-ils vivre ici ? Se rendent-ils compte qu’ils nettoient tranquillement leur voiture là où des milliers de gens sont morts, victimes de la barbarie nazie ?
« Gusen c’est votre Histoire, notre Histoire. Le jour où on considérera que c’est juste leur Histoire, le travail de Martha et des autres s’effondrera. » Guillaume a raison. A Gusen il a eu des détenus Français, Russes, Espagnols, Allemands… Ils venaient de toute l’Europe. Nous sommes tous concernés.
Nous nous rendons au bâtiment du four crématoire. Nous y faisons le dépôt de gerbe et la minute de silence puis Ana, Charline, Émeline, Guehane, Yazid et moi lisons le poème Gusen de Jean Cayrol. Nous lisons d’une voix forte, distincte. Pour eux, pour qu’ils nous entendent.
Martha nous parle des 420 enfants tués à Gusen en Février 1945. Parmi eux des bébés. Des élèves d’une école ont réalisé une œuvre en leur mémoire. Des petits morceaux d’argile colorés avec un nom sur chacun. Certains craquent à la vue vue de ces poteries représentant ces innocentes vies brisées. Ce n’étaient que des enfants.
Au moment de partir nous remercions tous chaleureusement Martha pour ce matin et pour tout ce qu’elle fait au quotidien. A son tour, elle nous remercie, les larmes aux yeux, de notre engagement. C’est tellement touchant, jamais nous n’oublierons Martha.

Martha nous expliquant l’histoire du camp.

Lecture du poème.

 

Après avoir mangé nous reprenons le bus en direction du camps de Mauthausen. Sur la route nous passons devant une grande bâtisse avec des caméras à l’entrée. C’était autrefois l’entrée du camp de Gusen…
Au micro Guillaume nous parle de Mauthausen. Le camp a été construit par les déportés eux-mêmes. Ils exploitaient la carrière de granite en contre-bas et remontaient les blocs de pierre afin d’ériger les murs qui mesurent plusieurs centaines de mètres de long et près de 5m de haut. « Vous verrez c’est une véritable forteresse. Si on enlève ce qu’il y a autours, on pourrait y tourner un épisode de Game of Thrones » nous dit Guillaume. Le pire c’est que c’est vrai… Les murs ressemblent aux murailles d’un château médiéval et les imposants miradors surplombent le paysage. Sur le chemin, à une cinquantaine de mètres du camp, on passe a côté d’une ferme. De la ferme on voit le camp, on le voit très bien et on voit également le chemin que les déportés utilisaient pour arriver à Mauthausen. La ferme était déjà là au moment de la construction de ce lieu de mort. Et après ils osent dire qu’ils ne savaient pas.
Nous arrivons devant le camp. Si imposant, on se sent ridiculement insignifiant. Guillaume nous explique que l’entrée visiteurs se fait par l’ancienne porte du garage SS. Nous, nous allons entrer par la même porte que les déportés, en empruntant le même chemin qu’eux, 80ans plus tard. Nous passons entre les différents mémoriaux des différents pays. Il y en a tellement, Allemand, Anglais, Espagnol,Français, Italien, Russe…
Nous voila devant la porte de Mauthausen. Deux immenses battants de bois mesurant 3 ou 4 mètres de haut encadrés par deux miradors. Nous passons la porte. La différence, c’est qu’elle ne se referme pas sur nous avec un bruit sourd comme elle le faisait sur les déportés. En arrivant ils avaient droit à un discours de « bienvenue » du chef du camp qui leur disait « Vous êtes entrés par cette porte, vous sortirez par là-bas » et il désignait la cheminée du four crématoire. Quelle cruauté. Nous nous tenons sur la place d’appel qui s’étend si loin, autrefois en terre et pierres, aujourd’hui bétonnée. Il reste encore quelques baraques sur les côtés.
Il fait chaud, le soleil nous tape dans le dos. Eux, ils devaient attendre ainsi, debout sous le soleil cuisant, le vent, la pluie ou la neige pendant des heures, vêtus de leur tenue rayée, leurs sabots de bois leur blessant les pieds. Nous suivons Guillaume vers les douches situées en sous-sol. Nous descendons les marches irrégulières de l’escalier. Nous devons rester un minimum concentrés pour ne pas tomber, et encore, nous ne sommes pas fatigués, affaiblis, dénutris, bousculés, frappés… En bas l’air est chargé d’humidité, on sent l’odeur acre de la mousse et de la moisissure. A 28 nous remplissons déjà un quart de la pièce. Ils étaient 500. Guillaume raconte, nous écoutons. « Ils se bousculaient d’abord pour être sous les sorties d’eau afin de pouvoir boire. Les SS ouvrent les vannes et alternent eau glacée et eau brulante. Les déportés s’écartent alors de l’eau mais les SS les frappent et les repoussent sous les douches. Cela dure tant que les SS le veulent. Quand ils le décident, RAUS ! » Je tressaille. Son cri, qui résonne à présent dans la pièce, m’a ramenée brusquement à la réalité.
Nous nous dirigeons à présent vers une des baraques. Il y fait très chaud, à 600 entassés à l’intérieur l’air devait y être irrespirable. On ouvre les fenêtres. On peut, ils ne pouvaient pas. On s’assoit tous en arc de cercle autours de Guillaume. Nous buvons ses paroles. Des gens passent dans la baraque, regardent le groupe, les charpentes, mais ne s’arrêtent pas une seule seconde dans ce lieu chargé d’Histoire et de Mémoire. Comment veulent-ils comprendre ? Guillaume à l’œil, il a remarqué qu’un couple est resté dans l’encadrement de la porte à l’écouter. Ce sont des Français, il leur propose alors de nous suivre, ils acceptent.
Ensuite nous allons au bunker où se trouvent le four crématoire, la morgue et, au sous-sol, la chambre à gaz. Cette dernière n’est pas bien grande. Difficile d’imaginer que des milliers de gens y ont perdu la vie. Il y a également la Chambre des Noms où les noms de tous les détenus sont écrits blanc sur noir . De loin ce n’est qu’une étendue lumineuse, si on se penche un peu plus, on y lit des noms Russes, Italiens, Français, Polonais, Espagnols… En ressortant je garde à l’esprit que, là où je suis à cet instant même, des milliers de déportés ont marché avant nous, y ont travaillé, y ont souffert, y sont morts. Je les vois presque déambuler devant moi dans leur tenue rayée, hagards.
On ressort du camp en silence, repensant à ce que nous venons de voir et d’entendre. Manon et moi déposons la gerbe avec Jérôme devant le mémorial Français, faisons une minute de silence puis Laurine, Élise, Elea, Oriane, Corentin et Lucie lisent le poème J’accuse de Jean Cayrol.

Mauthausen

Guillaume nous expliquant la vie au camp dans la baraque.

Chambre des Noms à Mauthausen.

Dépôt de gerbe devant le mémorial Français.

Cette découverte de Mauthausen a été bien différente de celles de Gusen et Melk car, à Mauthausen, il reste beaucoup de choses. On se projette plus dans l’univers du camp. Aujourd’hui nous avons touché du doigt la cruauté Humaine.

Nolwenn

Dans le tram, hommage aux voyageurs de mémoire.

À Laure, Alice, Amandine, Carla, Guilhem, Julie-Anne, Julie, Luc, Margot, Mathilde, Mélissa, Nicolas, Nina, Pauline et Victor. À Guillaume, Geneviève, Michelle, Fatiah, Nicolas, Jérôme, Franck et Patrick. Mais surtout à Robert et Nicole et à tous les déportés, femmes, hommes ou enfants, résistants ou non, courageux, révoltés, timides, couards, amoureux, musiciens, intelligents, bricoleurs, rêveurs. Humains.
Écrit le 19 septembre 2015 dans le tram.

Je suis seule. Seule dans le tram. Seule dans le tram de ma vie. Les autres me regardent mais ne comprennent pas. Je suis seule. Des larmes coulent. Ils sont tous là, tous autour de moi. Leur visages m’apparaissent mais eux ne les voient pas. Je suis seule. Vous êtes là vous aussi. Je vous vois. Vous êtes dans le même état que moi. Mêmes difficultés, même amour, même besoin de parler. Mais pour le moment je suis seule. Je suis seule mais entourée, une solitude nouvelle, polyphonique. Je suis seule dans un tram qui file à toute allure le long de la voie, le long de la vie, le long de l’avenir. Je suis seule mais vous êtes avec moi. Je vous entends, je vous vois. Vous me parlez dans l’oreille, vous me chuchotez des secrets gardés, jamais écrits, jamais avoués, jamais terminés. Vous êtes tous autour de moi dans ce tram empli de ces gens qui rient, qui parlent, qui vivent. Le printemps refleurira. Mais je suis seule. J’ai quitté ma famille, j’ai quitté mes âmes, j’ai quitté mes cœurs. Eux ne comprennent pas pourquoi des larmes coulent le long de mes joues. Mes yeux deviennent des océans de fureur qui doivent tout lâcher. Les vannes s’ouvrent. Ma bouche s’ouvre. Je veux crier, on m’arrête, on me fait taire, on me dit qu’on est occupé et qu’on a autre chose à faire. On clôt ma bouche, on tait ma parole, on efface mes pensées, mes sentiments, mon témoignage. Telle d’autres avant moi j’aimerais parler mais je ne peux pas.
Une famille à côté de moi. Une vie, un souffle, un baiser, un rire. Une vie qui enfle, souffle, s’essouffle, se rabaisse, se tait et s’éteint. Un monde à mes pieds, si proche mais si loin. Un monde inaccessible. Mon monde. Je vous vois. Je vous entends. Je vous sens. Mais je suis seule. Un bruit, un souffle, un baiser. Une vie qui s’envole. Je suis seule. Ils ne peuvent pas comprendre. Et moi dans ma solitude je ne veux pas parler. Je ne me sens pas assez forte. Je ne suis pas forte. Je suis faible et vous si puissants, si grands dans votre déshumanisation. Ils ont essayé, ils n’ont pas réussi. Vous êtes le passé, je suis l’avenir. Je tiens notre monde entre nos mains. Un bruit, une musique, un souffle, un baiser, une vie qui s’envole. Et moi qui reste là. Je suis larguée de l’univers, larguée de la vie. Je ne peux plus respirer. Alors je crie. Je chante. Je chante ma douleur, ma haine, ma tristesse, leur amour, leur âmes, leur vie qui s’envole. Je chante mais on ne m’ écoute pas. Le bruit du tram efface mes propos. On ne m’écoute pas mais peu m’importe. Je continue à chanter. J’ai compris la parole transmise. Je chante pour eux, morts trop tôt, morts fauchés en plein vol, pleins de vie, vies gâchées, vies oubliées, vies qu’on oublie. Leur nombre on le connaît. Leurs noms on les a oubliés. Je chante pour vous, enfants de cette terre si belle mais qu’on tue. Je chante pour vous qui ne m’écoutez pas, qui marchez vite, qui courez presque. Je chante pour vous qui oubliez notre passé, qui oubliez de quoi nous sommes faits. Mais je chante car je sais qu’un jour vous m’entendrez. Petite fille à côté de moi, tu es l’avenir de notre monde. Tu ne le sais pas encore mais ta vie transformera notre société obnubilée par l’argent et la technologie qui s’oublie et oublie ses parents.
Je chante enfin pour vous, mes sœurs, mes frères, ma famille, mon âme, mon cœur. Je chante pour vous qui me comprenez, qui ressentez les mêmes choses, les mêmes envies, les mêmes besoins, la même urgence. Nos chants s’entremêlent et forment une mélodie qui enfle, qui emplit l’espace, qui s’engouffre dans toutes les maisons, dans toutes les oreilles, dans tous les esprits. Nous sommes un, nous sommes dix, nous sommes cent, nous somme des milliers, des milliards. Nos voix deviennent roques, nos bouchent s’assèchent mais nous continuons à chanter. Et moi dans ce tram qui me mène vers mon avenir je ne suis soudain plus seule. Le printemps refleurira.

Ils me regardent. Ils me dévisagent, me jugent, m’observent. Ils me découpent en morceaux, scalpels. Je ne suis plus comme vous qu’un morceau, un stück. Je ne suis plus vivante. Alors j’ouvre les yeux et je parle. Je leur parle de vous, envoyés dans un endroit clos, éloigné de tout et pourtant de l’autre côté du lac un village. Ils ne savaient pas disaient-ils. Ils ne savaient pas. Vous me regardez, vous tentez de me réduire au silence mais je résiste. Je parle de vos chants, de vos dessins, de vos actes. Vous étiez solidaires, nous sommes seuls. À peine nous retournons nous sur un corps dans la rue. Je vous crie au visage. Je hurle. La fête foraine couvre mes cris. Je danse alors. Si vous ne pouvez m’entendre, du moins pouvez-vous me voir. Las. Votre image vous intéresse plus que l’ombre du reflet de leur vie. Vous vous maquillez, vous vous coiffez, vous vous habillez et votre esprit reste vide. Eux n’avaient rien. Vous avez tout mais cela ne vous suffit pas. Vous ne pleuriez pas sur votre sort, vous compreniez la nécessité de survivre pour rentrer et parler. Ils ne vous ont pas écoutés. Vous vous êtes tus. Aujourd’hui je parle pour vous. Je recouvre ces années bouche close de mes lignes et de mes mots. Je chante pour couvrir le vide, je danse pour combler les silences. Eux aujourd’hui ne m’écoute pas plus qu’eux hier. L’histoire se répète, la boucle se boucle, la vie continue et vous restez sur le banc de la vie. Mais aujourd’hui je ferai en sorte que votre mémoire survive. Je continuerai la parole, je ressusciterai les morts. Le printemps refleurira.

Je laisse le tram s’éloigner. Je le laisse emporter mes paroles. Les passagers ne m’ont pas regardée. Je suis passée inaperçue, seule au milieu de la foule et pourtant si entourée. Demain je parlerai. Demain ils comprendront. Demain la vie continuera. Le printemps refleurira.

Des pas. Des pas dans les tiens. Des pas qui accélèrent. Ton souffle. Des pas qui s’estompent et disparaissent.
D’autres pas. Tu avances, cours à ses côtés. Tu sais maintenant, tu t’accroches. Trop tard, trop lent. Elle disparaît dans la brume. Tu pleures, des larmes de rage. Tu n’as pas su parler.
Soudain d’autres pas. Des dizaines, des centaines, des milliers de pas. Ceux-là t’entourent, te suivent, te portent. Tu n’es plus seul dans la nuit. Tu as trouvé tes oreilles, ils ont trouvé ta voix. Le printemps refleurira.

Ils me regardent, ils m’écoutent, ils m’interrogent. Ils guettent une parole, un souffle, une larme. Je ne peux leur parler. Je suis leur chair mais je ne peux pas. Ils m’interrogent, je me tais. Ils ne comprennent pas. Je ne veux pas leur parler. Ils insistent, je crie. Je pleure et je leur parle de vous. Tu avais douze ans et toi cinquante. Vous étiez si proches, si semblables à l’heure de votre mort. Vous n’étiez pour l’histoire que deux cadavres en plus, deux corps anonymes. Tu avais douze ans et toi cinquante. Votre nom a disparu mais moi je vous connais.
J’ai quatorze ans. Tu étais né le même jour que moi. Ces camps tu les connais. Ces souffrances tu les as endurées. Laisse-moi te décharger de cette douleur. Laisse- moi prendre ce poids, le transmettre à mon tour, perpétuer la mémoire. Tu t’appelles Robert, je m’appelle Violette et nous étions nés le même jour. Le printemps refleurira.

Hommage à Guy Marty

Guy Marty, un résistant, un ancien déporté, un véritable exemple pour nous tous, mais avant tout un homme amoureux de vivre. Le temps ne m’a malheureusement pas permis de le connaître mais je me sens cependant, par son précieux témoignage qu’il a apporté durant de nombreuses années, si proche de lui.
C’est aussi pour cela que j’ai tenu à lui rendre hommage à travers ce modeste poème.

 

 

Poème à Guy Marty

Du témoignage tu fis le combat de ta vie
Pour toujours tu demeureras notre lumière
Guy, c’est pour toi mon ami,
Que j’écris ces quelques vers.

Je ne t’ai pas vraiment connu
Pourtant, si familier me semble ton sourire
Dans les camps, l’horreur tu as vu
Mais tu as néanmoins gardé la joie de vivre.

Dans le murmure du vent, j’entends ton rire
De ta douceur nous garderons le souvenir.
En ta mémoire, nous transmettrons tes paroles,

Et poursuivrons ta longue mission,
Afin qu’encore nous nous rappelions.
Tu as si bien joué ce rôle,

Pour cela, nous t’admirons et te remercions
Guy, jamais nous ne t’oublierons.